Mai 13, 2020

La COVID-19 frappe le tourisme de plein fouet: Quelles conséquences pour les pays les plus pauvres?

Analyser les répercussions potentielles dans les PMA; formuler des recommandations politiques pour limiter les dommages, amorcer une reprise et accroître la résilience

  • Les économies des pays les moins avancés (PMA) qui dépendent du tourisme sont fortement touchées par les mesures de confinement liées à la COVID-19.

  • En Afrique comme en Asie, les gouvernements s'efforcent d'atténuer le coût économique, tandis que dans le Pacifique le passage du cyclone Harold a encore aggravé la situation pour les pays tributaires des recettes du tourisme.

  • Les PMA disposent de capacités limitées pour affronter une pandémie d'une telle ampleur, mais le secteur touristique peut rebondir rapidement s'il bénéficie de mesures de relance dans le cadre des efforts déployés aux niveaux national et multilatéral pour apporter une assistance et renforcer la résilience.

Le tourisme est une source vitale de revenus pour les pays les moins avancés (PMA) dans le monde entier: il représente 9,5% de leur PIB et un pourcentage semblable des emplois. Ce secteur reposant principalement sur les déplacements et les contacts humains, il est paralysé par les mesures qu'ont imposées les pouvoirs publics en vue de ralentir la propagation du coronavirus.

D'après l'Organisation mondiale du tourisme (OMT), le secteur est l'un des plus touchés par la COVID-19: les arrivées mondiales de touristes internationaux pourraient chuter de 20 à 30% en 2020, alors qu'on prévoyait au début de l'année une croissance de 3 à 4%; cela représente des pertes de 30 à 50 milliards de dollars EU qui auraient été dépensés par des voyageurs internationaux. Dans certains PMA, le tourisme est probablement le secteur le plus gravement atteint.

À travers le monde, il y a 47 PMA qui totalisent 900 millions d'habitants. Les pays classés comme tels par l'Organisation des Nations Unies compte tenu de problèmes socioéconomiques structurels, particulièrement vulnérables aux catastrophes naturelles, sont relativement démunis face à la pandémie. Le pic n'a pas encore été atteint dans les PMA, mais le 5 mai 2020 ils enregistraient déjà plus de 25 000 cas de contamination et 650 décès, les 14 PMA du Commonwealth concentrant à eux seuls 11 000 cas et quelque 200 décès (voir tableau 1).

Dans le contexte de la COVID-19, les PMA tributaires du tourisme sont exposés à des répercussions incalculables concernant la santé et les moyens de subsistance. Sur 47 PMA, 14 sont membres du Commonwealth et sont parmi les plus durement frappés en raison du rôle relativement important du tourisme pour les revenus et les emplois (voir figures 1 et 3).

 

Tableau 1: Cas de COVID-19 dans les PMA

Source: Calculs effectués par le Secrétariat du Commonwealth (données OMS et Banque mondiale)
Note: Les PMA dont le nom est surligné sont membres du Commonwealth

 

Le tourisme et les économies des PMA

Pour les PMA, le tourisme représente environ 7% des exportations totales de marchandises et de services. L'importance du secteur varie d'un pays à l'autre, mais il apporte indéniablement une contribution positive pour la croissance et l'emploi. Dans le cadre d'une série d'évaluations des activités commerciales par pays effectuée par le Cadre intégré renforcé (CIR), 45 PMA ont souligné le potentiel du secteur touristique.

Il est important de noter que le tourisme est l'un des principaux éléments ayant permis à Cabo Verde, aux Maldives et au Samoa de sortir de la catégorie des PMA. La situation actuelle risque donc d'entraver les progrès pour les pays fortement tributaires de ce secteur qui sont en cours de reclassement.

Dans le Pacifique 

Dans les archipels du Pacifique, les touristes arrivent principalement par voie aérienne et sur les navires de croisière. Les activités liées sont donc bloquées par la fermeture des aéroports et l'interdiction d'accoster.

Le tourisme est le pilier de l'économie du Vanuatu, dont il représente environ 75% des exportations. D'après les estimations de l'Australia and New Zealand Banking Group (ANZ), l'économie du Vanuatu pourrait se contracter de 13,5% en 2020. Compte tenu de la part élevée du tourisme dans le PIB – 34% – et de la chute brutale des arrivées de voyageurs – moins 84 000 en 2020 selon les prévisions – jusqu'à 21 000 emplois pourraient disparaître dans ce petit pays.

La plupart des PMA du Pacifique ont adopté rapidement des restrictions concernant les touristes en provenance de pays à haut risque. Cependant, malgré une réaction immédiate, le passage du cyclone Harold a entraîné un relâchement des règles d'isolement et de distanciation sociale. En plus des quatre PMA du Commonwealth qui se situent dans le Pacifique (Vanuatu, Îles Salomon, Kiribati et Tuvalu), trois autres pays du Commonwealth – les Fidji, le Samoa et les Tonga – sont aussi menacés par des contractions de l'économie (à hauteur de 12%, 18,7% et 8% respectivement). Rien qu'aux Fidji, 602 000 arrivées de visiteurs sont concernées cette année. [1]

 

Figure 1: Part relative du tourisme dans le PIB et l'emploi pour les pays du Commonwealth

Source: Calculs effectués par le Secrétariat du Commonwealth (données WDI, Banque mondiale)

 

En Afrique

Le continent africain compte déjà plus de 30 000 cas de COVID-19, et la pandémie ne fait qu'exacerber les difficultés économiques pour les 33 PMA de la région. Alors que l'Afrique se remettait à peine du meurtrier virus Ebola, la COVID-19 vient couper cet élan.

L'ONU estime que le tourisme emploie plus d'un million de personnes dans chacun des pays suivants: Nigéria, Éthiopie, Afrique du Sud, Kenya et Tanzanie. Le secteur représenterait aussi plus de 20% des emplois aux Seychelles, à Cabo Verde, à São Tomé et Príncipe et à Maurice.

Suivant le scénario (réaliste) moyen, les secteurs du tourisme et des voyages en Afrique pourraient perdre au moins 50 milliards de dollars EU et 2 millions d'emplois directs et indirects. En ce qui concerne le transport aérien, l'IATA évalue la contribution économique du secteur en Afrique à 55,8 milliards de dollars EU, et 6,2 millions d'emplois. La baisse d'activité touche aussi des secteurs d'exportation comme celui des fleurs coupées, lesquelles sont normalement transportées comme fret sur des vols passagers.

Au cours des dernières années, la Gambie a accueilli beaucoup moins de touristes suite à la faillite du voyagiste britannique Thomas Cook, tandis que la Sierra Leone et l'Ouganda subissaient les conséquences du virus Ebola. Dans le contexte de la COVID-19, la situation empire encore dans ces pays comme dans d'autres PMA africains: par exemple, le Rwanda tire jusqu'à 30% de ses recettes d'exportation du tourisme, les activités liées à l'observation des gorilles et à la randonnée ayant contribué tout particulièrement à l'essor du secteur, tandis qu'en Ouganda, face à la menace du coronavirus, le gouvernement a fermé les parcs nationaux.

 

Figure 2: Contribution du tourisme à l'emploi, par région

Source: Calculs effectués par le Secrétariat du Commonwealth (données WDI, Banque mondiale)

 

Asie

La crise actuelle pose un grave problème pour l'emploi dans le secteur touristique en Asie: sur 50 millions de postes qui pourraient disparaître dans le monde, 30 millions concerneraient l'Asie. Avant la pandémie, le Conseil mondial du voyage et du tourisme (WTTC) estimait qu'en 2023 au Bangladesh le secteur représenterait 1 785 000 emplois directs et soutiendrait 3 891 000 emplois, soit 4,2% de l'emploi total. Dans le contexte de la pandémie, ces projections devraient être revues à la baisse.

Aux Maldives, un pays membre du Commonwealth récemment sorti de la catégorie des PMA, le tourisme est la branche de production la plus importante, avec plus de 60% des recettes en devises. Le pays mène actuellement une politique agressive de dépistage (4 200 tests au 21 avril 2020) afin de limiter l'impact sur l'activité économique.

Le chemin de la reprise

On sait désormais que le tourisme est capable non seulement de rebondir après une crise, mais aussi de favoriser la reprise d'autres secteurs dans les économies des PMA. Toutefois, il ne suffira pas de lever les restrictions liées à la COVID-19 pour encourager les touristes à voyager; il faudra aussi que les populations locales soient en sécurité, ce qui signifie que le tourisme doit être inclus dans les plans adoptés aux niveaux national et international pour soutenir les systèmes de santé.

Bien évidemment, les PMA sont modestement équipés pour affronter la pandémie. Le chemin de la reprise sera donc pour eux plus long et plus difficile, en particulier parce qu'au niveau mondial leurs économies représentent 40% des plus pauvres mais seulement 2% du PIB et 1% des échanges commerciaux.

Compte tenu de l'ampleur des pertes subies, il faudrait envisager un plan de relance monétaire et budgétaire de très grande envergure, afin de limiter les dommages, de favoriser une reprise largement ancrée et de promouvoir ainsi la résilience. Certains pays auront besoin d'un soutien budgétaire autour de 10% du PIB, tandis que d'autres auront besoin de plus. Il faut aussi réfléchir à des appuis monétaires sous forme de crédits à faible taux d'intérêt proposés par les banques centrales aux entreprises affectées - d'ores et déjà, 22 PMA ont annoncé qu'ils allaient déployer des mesures de ce type. Par ailleurs, en ce qui concerne les impôts et la TVA, il est possible d'accorder des délais supplémentaires ou des exemptions aux petites et moyennes entreprises afin de leur éviter la faillite.

 

Figure 3: Contribution du tourisme au PIB et à l'emploi pour certains PMA, par pays

Source: Calculs effectués par le Secrétariat du Commonwealth (données WTTC)
Note: Données concernant 12 PMA (Afghanistan, Bhoutan, Djibouti, Érythrée, Guinée Bissau, Libéria, Mauritanie, République démocratique du Congo, Somalie, Soudan du Sud, Timor Leste et Tuvalu) non disponibles auprès du WTTC.

 

Les gouvernements nationaux peuvent se tourner vers des banques multilatérales de développement comme le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale et des banques régionales pour obtenir des prêts et des dons à des fins d'appui budgétaire. Sept PMA du Commonwealth – Gambie, Malawi, Mozambique, Rwanda, Sierra Leone, Tanzanie et Îles Salomon–- peuvent bénéficier d'un allégement du service de la dette pendant 24 mois dans le cadre du Fonds fiduciaire d'assistance et de riposte aux catastrophes du FMI. L'Organisation mondiale de la santé prête assistance à plusieurs PMA pour faire face à la crise sanitaire, et la Gambie, Madagascar et le Libéria ont déjà reçu des fonds provenant d'institutions multilatérales.

Le Cadre intégré renforcé (CIR) couvre actuellement des projets axés sur le tourisme pour un montant total de 6,5 millions de dollars EU dans cinq pays: Libéria, Comores, Djibouti, Ouganda et Sierra Leone. Suite aux évaluations des activités commerciales qui ont mis en évidence le potentiel du tourisme dans ces pays, les efforts se poursuivent pour offrir en priorité des moyens de subsistance stables à ceux qui en ont le plus besoin.

La reprise des services de transport aérien et le retour des touristes étrangers ne sont pas pour tout de suite. En attendant, les pouvoirs publics peuvent favoriser la reconversion de la main-d'œuvre et encourager le tourisme national au moment du déconfinement. C'est aussi le moment de réfléchir à l'avenir pour un tourisme plus résilient et plus durable dans les PMA.

 

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[1] Ces estimations sont fondées sur des arrivées zéro au cours des trois premiers mois, puis une reprise progressive au deuxième semestre 2020.

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Sincères remerciements à Hilary Enos-Edu et Ose Ayewoh pour leur assistance dans ces travaux de recherche.

About the author

Brendan Vickers dirige la Section de la politique commerciale internationale au Secrétariat du Commonwealth à Londres. Salamat Ali est économiste spécialiste du commerce au Secrétariat du Commonwealth à Londres. Deanna Ramsay est responsable de la rédaction des Nouvelles du commerce pour le développement au CIR à Genève.

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