Juin 16, 2020

David Laborde: Comment aider les PMA à préserver leur sécurité alimentaire durant la crise de la COVID 19

David Laborde, chercheur principal à l'Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFRPRI), parle des défis et des opportunités pour la sécurité alimentaire dans les pays les moins avancés dans le contexte de la pandémie de COVID 19.

Selon votre outil de suivi des restrictions au commerce des denrées alimentaires (Food Export Restrictions Tracker), il semble qu'actuellement 18 pays aient mis en place des restrictions à l'exportation de denrées alimentaires liées à la COVID 19, ce qui représente un peu plus de 5,8% des marchés mondiaux de calories. Qu'est ce que cela signifie pour la sécurité alimentaire mondiale?

Au niveau mondial, nous ne constatons pas de véritable fermeture des marchés, principalement parce que tous les grands exportateurs n'ont pas limité leurs exportations de denrées alimentaires. Cependant, certains pays et certaines régions sont menacés parce que leurs principaux fournisseurs limitent leurs exportations.

Le marché du blé est surtout touché par les restrictions à l'exportation mises en place par l'Ukraine, la Russie et le Kazakhstan et le marché du riz est touché par les restrictions à l'exportation imposées par le Viet Nam. Ainsi, si nous prenons l'exemple de l'Égypte, dont 46% des apports caloriques issus de denrées alimentaires de base proviennent de l'Ukraine et de la Russie, ces restrictions ont un impact significatif. Il en va de même pour le Ghana, qui importe la moitié de son riz du Viet Nam.

Comment les PMA, en particulier ceux qui dépendent des importations de riz et de blé, s'en sortent ils actuellement?

Nous estimons qu'environ 16 à 18% des produits alimentaires de base qui étaient importés par les PMA avant la COVID‑19 sont maintenant menacés par les restrictions à l'exportation actuelles.

En ce qui concerne les PMA les plus touchés, l'Afghanistan est dans une situation délicate. La moitié de ses produits à base de blé provient normalement du Kazakhstan et l'absence de littoral le rend très vulnérable à l'heure actuelle.

En Afrique, le principal produit de base provenant de l'extérieur du continent est le riz. Une grande partie de l'Afrique rurale dépend surtout de la production locale de manioc et de maïs blanc et n'est donc pas particulièrement touchée par ce qui se passe sur les marchés mondiaux des calories. Par contre, le riz est assez important dans les centres urbains et la perturbation des approvisionnements est un gros problème pour les populations urbaines.

Le principal problème du commerce international est que les pays qui mettent en place des restrictions à l'exportation ne tiennent pas compte de l'impact de ces décisions sur les PMA, qui peuvent se trouver à des milliers de kilomètres.

La COVID‑19 constitue également une menace pour le commerce intérieur des denrées alimentaires dans les PMA. Dans certains pays, un manque de coordination entre le secteur public et le secteur privé a fait que des mesures de confinement ont été annoncées et des marchés ont été fermés sans laisser suffisamment de temps pour transporter assez de vivres dans les villes. Ainsi, les populations pauvres des centres urbains souffrent non seulement du manque de denrées alimentaires importées, mais aussi d'une perturbation des approvisionnements vivriers locaux.

Si ces limitations à la circulation des biens et des personnes se justifient d'un point de vue sanitaire, nous commençons à voir que certaines mesures sont appliquées de manière excessive, notamment dans les PMA où le système est très informel. Les commerçants du secteur informel sont la force vive de nombreuses villes africaines et ils sont arrêtés par la police parce qu'ils ne sont pas confinés.

Qu'avez vous remarqué sur la façon dont les PMA réagissent aux interdictions à l'exportation ainsi qu'aux difficultés du commerce intérieur? Quelles mesures ont ils prises pour en limiter les effets?

De nombreux PMA essaient de mettre en place des filets de sécurité sociale pour fournir des revenus aux populations pauvres. Certains ont également tenté de trouver un moyen de soutenir les PME par des exonérations fiscales, un meilleur financement et en aidant les agriculteurs à se procurer des intrants. L'un des défis consiste à disposer de la capacité budgétaire nécessaire pour financer ces mesures. C'est pourquoi l'allègement de la dette ou du moins un moratoire sur le paiement de la dette sera très important dans les années à venir.

Le principal problème du commerce international est que les pays qui mettent en place des restrictions à l'exportation ne tiennent pas compte de l'impact de ces décisions sur les PMA, qui peuvent se trouver à des milliers de kilomètres.

Toutefois, si les PMA peuvent être victimes de restrictions, ils n'hésitent pas non plus à y avoir recours. Officiellement, nous n'avons enregistré aucune restriction à l'exportation de la part des PMA mais, officieusement, j'ai reçu de nombreux témoignages indiquant qu'il y en a eu. Par exemple, le Burkina Faso a bloqué les exportations de céréales et de semences vers le Niger. Dans ce cas, vous avez deux pays enclavés qui font partie du même bloc commercial, ce qui n'empêche pas une réaction protectionniste qui sera préjudiciable au PMA voisin avec lequel il vaudrait mieux coopérer.

Comment faudrait il réagir face à la situation actuelle?

La première chose est de réellement s'abstenir de mettre en place des restrictions à l'exportation. La bonne nouvelle est que les restrictions à l'exportation actuelles sont beaucoup moins importantes que celles qui ont été appliquées lors de la crise de 2007/08.

Est ce selon vous parce que les pays ont tiré les leçons de cette crise?

Je pense que oui. En 2007/08, l'Inde a bloqué beaucoup d'exportations alors que le fait de les maintenir aurait constitué un geste commercial et diplomatique positif pour elle et des quantités importantes de céréales ont été gaspillées parce qu'il n'y avait pas de capacité de stockage. Elle a donc perdu beaucoup d'argent, a fait du tort à ses agriculteurs, à ses commerçants, à ses voisins et, au final, à ses contribuables.

Il y a aussi plus de surveillance maintenant. Un groupe appelé AMIS – Agricultural Market Information System – coordonné par l'OMC, l'OCDE, la FAO et un certain nombre d'organisations internationales, fournit des informations et des prévisions aux marchés et aux décideurs sur le niveau des stocks et assure en outre le suivi de ces évolutions stratégiques. Aujourd'hui, les pays ne peuvent donc pas avoir le genre de comportement équivoque qu'ils pouvaient avoir il y a 10 ans, car les autres pays leur demanderont des comptes.

Pour en revenir à votre question initiale sur la réponse qu'il convient d'apporter, il est très important de mettre en place des filets de sécurité sociale ciblant en particulier les populations urbaines et les femmes.

Pourquoi est il important de cibler les femmes?

Dans la plupart des PMA et des foyers, la femme prépare les repas et va au marché pour se procurer de la nourriture. Ainsi, en lui apportant une aide, on sait que l'argent sera utilisé pour les dépenses alimentaires courantes. En même temps, les femmes peuvent être les principales victimes en cas d'insécurité alimentaire, en ce sens que les femmes adultes et les fillettes sont les premières à réduire leur consommation alimentaire au sein du ménage.

Il est également important de penser aux chocs. Il y aura toujours des infestations de criquets, des sécheresses et des inondations qui détruisent la production locale, donc l'équilibre et la diversification sont importants. Penser que votre sécurité alimentaire peut reposer uniquement sur l'approvisionnement local est aussi risqué que de ne compter que sur un seul exportateur pour votre alimentation.

Beaucoup de femmes sont également des travailleuses informelles sans beaucoup d'éducation; elles ne vont donc pas travailler à distance, elles n'ont pas beaucoup de biens qui peuvent les aider à absorber les chocs économiques et elles sont fortement impliquées dans des activités de services peu qualifiées totalement désorganisées par la COVID‑19. De sorte qu'aujourd'hui même leur principale source de revenus est, dans de nombreux cas, directement touchée par la crise.

Que faut il faire pour surmonter les problèmes au niveau du commerce intérieur?

Des mesures de facilitation des échanges doivent être mises en œuvre. En raison de la distanciation sociale, les formalités administratives et les inspections ne sont pas possibles. Il faut donc commencer à passer à la certification électronique ou à accepter les documents électroniques. C'est particulièrement important pour le commerce intérieur, car nous ne voulons pas créer un système dans lequel il serait plus facile pour un commerçant international que pour un commerçant national de satisfaire aux formalités administratives.

Ensuite, la manière dont la distanciation sociale ou le confinement est annoncé est importante. Dans certains pays, les décisions ont été prises en deux jours, ce qui n'a pas permis à la population de se préparer. Il est important de s'assurer que vous appliquez des règles raisonnables pour le secteur privé.

Par exemple, une politique qui ne permet pas aux camions de transporter des produits aussi bien alimentaires que non alimentaires ne fonctionne pas en Afrique de l'Est ou de l'Ouest, où les camions qui quittent la ville transportent des produits non alimentaires et reviennent avec un chargement de produits alimentaires, car il n'est pas logique qu'un chauffeur de camion utilise un camion à moitié rempli. Cette politique revient à détruire le système de transport qui sert également au transport des denrées alimentaires.

Étant donné que les communautés rurales peuvent compter sur la production locale, une localisation accrue des produits alimentaires fait elle partie de la réponse?

En fait, la chaîne d'approvisionnement nationale est tout aussi perturbée que la chaîne d'approvisionnement mondiale. En ce moment, nous nous efforçons d'assurer le transport des vivres à l'intérieur des pays et nous avons des problèmes de transformation des aliments. Par exemple, le secteur de la viande aux États‑Unis rencontre des difficultés pour transporter les porcs jusqu'aux abattoirs et en assurer la transformation.

Il reste des défis à relever pour parvenir à une production locale. Pour faire pousser des plantes, il faut des intrants, des semences, des engrais; tous les pays n'ont pas de phosphore, par exemple, et le commerce reste donc indispensable.

Il est également important de penser aux chocs. Il y aura toujours des infestations de criquets, des sécheresses et des inondations qui détruisent la production locale, donc l'équilibre et la diversification sont importants. Penser que votre sécurité alimentaire peut reposer uniquement sur l'approvisionnement local est aussi risqué que de ne compter que sur un seul exportateur pour votre alimentation.

 

 A "triple menace" in East Africa: COVID-19, locusts and heavy rains

Source: Policy Brief: The Impact of COVID-19 on Food Security and Nutrition, UN 2020

 

Un risque majeur que nous constatons actuellement est que les gens pensent que le problème est la mondialisation ou les marchés internationaux. Même si je prends une économie très développée comme celle de l'Italie, le principal problème a été le déplacement des populations du nord de l'Italie vers le centre et le sud du pays. Les décideurs et les populations doivent arrêter de dire "oh, ma frontière me protège ... tout ce qui est à l'intérieur de ma frontière va bien et tout ce qui est à l'extérieur de ma frontière va mal" et affronter la réalité du problème pour trouver la solution.

Que pourraient faire les organisations internationales en ce moment même pour aider les PMA à résoudre leurs problèmes de sécurité alimentaire?

L'allègement de la dette est un problème important et sérieux. Les PMA vont devoir disposer de la capacité budgétaire nécessaire pour mettre en œuvre les politiques qui s'imposent. Et cela signifie qu'ils devront également gérer leur taux de change, car leur banque centrale sera soumise à une forte pression si elle doit payer la dette en devises étrangères tout en mettant en œuvre une politique monétaire expansionniste pour soutenir l'activité économique pendant la crise ...

Si les PMA doivent payer pour avoir un filet de sécurité sociale, ils auront besoin d'argent. Le FMI, la Banque mondiale et les IFI devront donc travailler avec eux sur ce point.

Nous devons également promouvoir et partager les bonnes politiques. Les pays doivent encore apprendre les uns des autres et harmoniser les systèmes mis en œuvre. Je pense que nous sommes à un moment où de nombreuses innovations politiques sont en train de se produire et les organisations internationales peuvent aider les pays à se tenir au courant de ce que font les autres et à en tirer des enseignements.

Si la crise s'aggrave, qu'est ce qui est à retenir pour les gouvernements des PMA?

Il est essentiel de maintenir le plus possible la fluidité de la circulation des marchandises, en particulier des produits alimentaires, à l'intérieur des pays et entre les pays.

La question se pose également de savoir comment les PMA paient leur facture d'importation de produits alimentaires, compte tenu notamment des pertes importantes de revenus dues à la chute des activités touristiques, des prix des produits de base et des envois de fonds. Je pense que les stratégies de diversification vont être essentielles car, en fin de compte, la seule façon de gérer les risques est la diversification.

Je pense que nous allons surmonter la crise sanitaire dans les trois à six prochains mois, mais les coûts économiques de cette crise sanitaire vont continuer de se faire sentir pendant des mois, voire des années. Nous allons probablement terminer l'année avec un niveau de dette publique et dans certains cas de dette privée sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale.

Ce que cela signifie pour la solidarité internationale n'est pas clair. Comment allons‑nous gérer collectivement cette dette? Cela va‑t‑il signifier que les pays riches vont réduire l'aide étrangère, pensant qu'ils doivent d'abord régler leurs propres problèmes? Cela a de sérieuses implications pour le développement.

Toutes les crises offrent des opportunités; avec des politiques innovantes, certains systèmes pourraient ils s'en sortir renforcés?

Si les restrictions à l'exportation restent sous contrôle, cela prouvera que, dans une certaine mesure, la communauté internationale est capable de réagir aux crises.

Mon plus grand espoir est que nous puissions voir dans de nombreux PMA, peut‑être d'Afrique, quelque chose de mieux que ce que nous avons vu jusqu'à présent. Beaucoup de choses, comme la facilitation du commerce, qui étaient auparavant considérées comme trop difficiles ou trop compliquées, sont actuellement mises en œuvre parce qu'il faut agir. Il sera difficile de revenir à un monde où les gens disent que ce n'est pas possible, parce que nous avons vu que l'innovation est possible.

Pour l'instant, la COVID‑19 est un énorme choc, mais elle a été en grande partie gérable. Nous allons connaître d'autres crises et peut‑être que l'apprentissage et l'innovation d'aujourd'hui nous seront utiles pour les crises futures.

Crédits

Header image of a week's supply of food for Olivia Gimbo and her family in Epworth, Zimbabwe in 2009 - ©Kate Holt/Africa Practice via Flickr Creative Commons Attribution 2.0 Generic (CC BY 2.0) license.

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