Janvier 21, 2020

Dans un contexte de ralentissement de la croissance mondiale, comment les pays à faible revenu s'en sortent ils? (première partie)

Martin Kaufman et Papa N'Diaye, économistes au Fonds monétaire international (FMI), discutent des répercussions des tensions commerciales actuelles et des perspectives des économies en développement dans une situation commerciale mondiale instable.

Comme nous le savons, le commerce est un sujet qui suscite un vif intérêt. Cependant, il a très peu été question de la manière dont les tensions commerciales actuelles se répercutent sur les pays en développement. Qu'en est il pour ces économies?

Martin Kaufman, Directeur adjoint, Département de la stratégie, des politiques et de l'évaluation: Une économie mondiale solide demeure essentielle pour les marchés émergents et les économies en développement. Pour nous, il ne fait aucun doute qu'ils ont besoin d'un environnement économique mondial dynamique pour croître et se développer.

Malheureusement, selon la dernière édition des Perspectives de l'économie mondiale, la croissance mondiale devrait être très modérée, non seulement cette année et l'année prochaine, mais aussi d'une manière générale au cours des années à venir. Cela crée des conditions vraiment difficiles pour les marchés émergents et les économies en développement. Les prévisions qui ressortent du rapport du FMI sont considérablement assombries par les tensions commerciales actuelles entre les États‑Unis et la Chine; [1] mais il faut également reconnaître qu'un ralentissement économique en Chine peut affecter différemment certains marchés émergents et économies en développement. Ainsi, la croissance économique mondiale n'est pas le seul facteur à prendre en compte; pour les pays qui entretiennent des liens étroits avec la Chine, la conjoncture dans ce pays a aussi une incidence. Il s'agit là de quelques‑unes des grandes questions évoquées dans le rapport.

Quant à savoir ce que les marchés émergents et les économies en développement peuvent faire à l'heure actuelle, certaines recommandations sont très similaires à celles que nous donnons aux pays en général, mais elles sont peut‑être plus pressantes aujourd'hui. L'une est la résilience financière – il convient de s'assurer que des mesures de politique générale soient prises pour éviter des crises susceptibles de créer des problèmes économiques et sociaux plus vastes. De plus, les crises nuisent particulièrement aux catégories sociales les plus pauvres de toutes les sociétés. C'est un peu notre mantra, mais je pense que c'est un point qui reste très important à souligner.

Nous reconnaissons que de nombreux marchés émergents et économies en développement ont peut‑être moins de marge de manœuvre pour utiliser la politique budgétaire pour veiller à ce que la croissance souffre le moins possible. La marge de manœuvre budgétaire peut être limitée en raison d'un niveau d'endettement relativement élevé ou alors, même lorsque ce dernier est modéré, il est possible que l'accès au financement soit limité. Par conséquent, il est très important que ces pays utilisent à bon escient la marge de manœuvre limitée dont ils disposent en matière de politique budgétaire lorsqu'ils essaient de soutenir la croissance économique.

Il est également très important, en général, mais surtout dans de telles circonstances, de renforcer les institutions en termes de gouvernance et de cadres politiques. Il s'agit là de réformes que les pays devraient faire systématiquement et qui peuvent faire la différence, y compris en rassurant les investisseurs et en offrant aux autorités nationales une plus grande marge de manœuvre pour affronter les obstacles auxquels de nombreux pays sont confrontés du fait de l'environnement mondial.

Selon la dernière édition des Perspectives de l'économie mondiale, la croissance mondiale devrait être très modérée, non seulement cette année et l'année prochaine, mais aussi d'une manière générale au cours des années à venir. Cela crée des conditions vraiment difficiles pour les marchés émergents et les économies en développement.
- Martin Kaufman, Directeur adjoint, Département de la stratégie, des politiques et de l'évaluation, FMI

Papa N'Diaye, Chef de la Division des études régionales, Département Afrique: Ce que l'on constate, en cette période d'incertitude élevée liée aux tensions commerciales, c'est que ces économies ne sont pas à l'abri; au contraire, elles en subissent les effets. Les volumes d'exportation ont diminué de façon assez significative depuis le début des tensions commerciales. Or cette baisse n'est qu'une indication des répercussions des tensions commerciales sur ces économies. De plus, pour ce qui est des perspectives, nous observons que la plupart des pays doivent maintenant faire face à une croissance plus lente que celle que nous avions anticipée il y a six mois. Les équipes dans les pays ont revu à la baisse les prévisions de croissance pour la période 2019‑2020 pour les deux tiers des pays.

À cela s'ajoutent la pression démographique et la nécessité de créer des emplois pour tous les primo‑entrants sur le marché du travail. Au cours des 5 dernières années par exemple, nous estimons que le continent africain a créé 10 millions d'emplois par an. Pour absorber tous les nouveaux venus sur le marché du travail à l'horizon 2030, le continent devra doubler ce montant. Il s'agit de faire passer la création nette d'emplois de 10 millions à 20 millions, ce qui constitue un défi d'autant plus difficile à relever que l'environnement est moins favorable, et l'on comprend alors aisément le défi auquel ces pays doivent faire face.

À quelle difficultés les pays à faible revenu et les pays en développement sont‑ils confrontés, et que peuvent‑ils faire pour les surmonter?

PN: Dans cet environnement difficile, les pays de la région disposent d'une marge de manœuvre très limitée et nous leur conseillons de réduire leur vulnérabilité à l'endettement, d'essayer d'intensifier leur diversification, de s'efforcer de relever leurs perspectives de croissance à moyen terme, et de renforcer leur résilience aux chocs qui influent sur les prix des produits de base, et constituent le principal facteur qui affecte ces pays.

Si l'on examine les modèles de croissance dans l'ensemble de la région, on peut distinguer deux catégories. La première englobe les pays à croissance rapide, qui sont les plus diversifiés, qui disposent de peu de ressources, et dont les taux de croissance peuvent atteindre 6% en moyenne, comme le Sénégal, la Côte d'Ivoire, le Rwanda, ou l'Ouganda.

La deuxième regroupe les pays riches en ressources, y compris les exportateurs de pétrole et les pays tributaires de métaux qui peinent encore à essayer de s'adapter aux chocs des prix des produits de base de 2014. Ces pays enregistrent une croissance moyenne d'environ 2 à 2,5%, ce qui est très faible compte tenu des pressions démographiques auxquelles bon nombre d'entre eux sont soumis; de telle sorte qu'une fois ces taux de croissance rapportés au nombre d'habitants, ils se traduisent par une croissance du revenu négative.

Au cours des 5 dernières années par exemple, nous estimons que le continent africain a créé 10 millions d'emplois par an. Pour absorber tous les nouveaux venus sur le marché du travail à l'horizon 2030, le continent devra doubler ce montant.
- Papa N'Diaye, Chef de la Division des études régionales, Département Afrique, FMI

Certains pays ont une population de plus de 100 millions d'habitants, tels que le Nigéria, qui devrait, dans l'ensemble, enregistrer une baisse du revenu par habitant dans les années à venir. Ces économies dépendent fortement d'un produit de base, elles auraient donc tout intérêt à intensifier leur diversification économique à moyen terme et à mobiliser davantage de revenus pour être en mesure d'investir dans le capital physique et humain.

La mauvaise nouvelle est que, bien que l'on puisse se réjouir du fait que 24 pays enregistrent une croissance de 6%, et que leurs quelque 500 millions d'habitants vont en tirer parti et bénéficier d'une augmentation plus rapide de leurs revenus, on dénombre également 21 pays grands producteurs de pétrole, riches en ressources, dont les quelque 700 millions d'habitants connaîtront une croissance plus lente de leurs revenus.

Vous avez mentionné précédemment que les pays ayant des échanges commerciaux avec la Chine pouvaient être affectés différemment par les tensions commerciales et le ralentissement mondial. Pouvez‑vous en dire plus à ce sujet?

MK: Il est important de reconnaître que les répercussions dépendront du type d'échanges et de circuits considérés. Les pays qui ont des liens forts par l'intermédiaire des chaînes d'approvisionnement ne seront pas affectés de la même manière que les pays qui exportent essentiellement des produits de base. Une transformation structurelle aurait des effets sur ces deux types de pays, mais de manière différente, à court et à moyen terme.

Pour ce qui est des chaînes d'approvisionnement en particulier, celles de la Chine étaient en train d'évoluer avant les tensions commerciales, y compris en progressant sur l'échelle de la valeur ajoutée. Cela signifiait que de nombreuses tâches, par exemple celles d'assemblage, étaient transférées vers d'autres pays qui, à leur tour, devenaient intégrés à ces chaînes d'approvisionnement. Il s'agit d'une sorte d'"effet d'attraction". Ainsi, un ralentissement économique en Chine aurait une plus grande incidence pour les pays qui sont maintenant davantage intégrés aux chaînes d'approvisionnement basées là‑bas. Toutefois, il est également important de reconnaître qu'à l'avenir, en raison des incertitudes, une certaine reconfiguration des chaînes d'approvisionnement peut se produire.

 

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[1] Cet entretien s'est déroulé avant la signature de l'accord commercial dit "de phase 1" entre les États‑Unis et la Chine, le 15 janvier 2020.

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Il s'agit du premier entretien d'une série de deux entretiens.

Credits

Header image - ©Jim O'Neill/EIF