Juin 05, 2020

Vulnérabilités des pays les moins avancés exposées par la COVID 19

Le monde change, et le soutien que nous apportons aux pays les plus pauvres devrait en tenir compte

Pour élaborer de bonnes politiques, il faut réagir face à une situation donnée. Lorsque la situation change, les politiques doivent être adaptées. Ou du moins, c'est ce que nous aimerions croire.

Au cours des dernières décennies, le commerce et l'investissement sont devenus si intimement liés au niveau mondial que nos conceptions et nos cadres d'analyse ont également fortement changé. Dans une certaine mesure toutefois, ces changements contrastent avec les outils que nous utilisons pour soutenir les pays les plus pauvres et les plus vulnérables sur le plan économique.

Des voix se sont élevées pour demander une plus grande reconnaissance des graves vulnérabilités environnementales auxquelles certains des pays les moins avancés (PMA) sont de plus en plus exposés. Cela est particulièrement vrai pour les petits états insulaires en développement (PEID), dont le mode de vie et les moyens de subsistance dans leur ensemble sont sous la menace imminente des changements climatiques. Toutefois, une recommandation formulée récemment par le Comité des politiques de développement (CPD) tendant à ce que soit créée une catégorie de pays caractérisés par une extrême vulnérabilité aux changements climatiques et autres chocs écologiques a été rejetée par les Membres de l'ONU en 2018, ce qui fut un coup dur pour les PEID les moins avancés. Cette décision a été prise à la suite du dernier examen triennal réalisé pour déterminer si des PMA étaient susceptibles de sortir de cette catégorie; si le CPD a reconnu que cela était le cas pour certains PMA, sur la base des critères existants, il a également noté que "Kiribati et d'autres pays extrêmement vulnérables devraient recevoir un soutien ciblant leurs vulnérabilités spécifiques aux changements climatiques et à d'autres chocs environnementaux". 

Maintenant que la COVID‑19 a révélé les vulnérabilités inhérentes à un monde globalisé et interconnecté, remettant ainsi en cause le parcours sans heurts suivi par les quelques pays devant sortir de la catégorie des PMA, il faut accorder une plus grande importance aux terribles risques découlant des vulnérabilités environnementales.

Il est décevant que ce soutien n'ait pas été apporté.

Maintenant que la COVID‑19 a révélé les vulnérabilités inhérentes à un monde globalisé et interconnecté, remettant ainsi en cause le parcours sans heurts suivi par les quelques pays devant sortir de la catégorie des PMA, il faut accorder une plus grande importance aux terribles risques découlant des vulnérabilités environnementales.

Pour la communauté internationale de développement, il n'a jamais été question de célébrer l'éventuelle sortie de 12 pays de la catégorie des PMA au cours des prochaines années, déterminée principalement sur la base de critères liés au revenu. Trop de questions restent sans réponse, notamment la raison pour laquelle seuls 5 pays sont sortis de la catégorie au cours des 50 dernières années.

Le cadre utilisé pour déterminer qu'un pays relève de la catégorie des PMA pose en lui‑même certains problèmes, notamment la possibilité d'évaluer les progrès réalisés au fil du temps. Les changements apportés aux critères utilisés pour caractériser les PMA ont été quelque peu arbitraires, par exemple pour ce qui est de l'inclusion puis de l'exclusion de seuils de population.

L'appartenance à la catégorie repose également sur quelques grandes hypothèses. Par exemple, on considère que les PMA dont le revenu par habitant dépasse sensiblement certains seuils (2 460 USD en 2018) disposent de suffisamment de ressources et qu'ils n'ont pas besoin de bénéficier de mesures de soutien particulières. Toutefois, si certains de ces pays disposent effectivement d'un revenu par habitant relativement élevé par rapport à la moyenne de l'ensemble des PMA, leur niveau de vulnérabilité sur le plan économique et environnemental est beaucoup plus élevé; cela vaut notamment pour certains des PMA qui devraient bientôt sortir de cette catégorie, comme les Îles Salomon et Vanuatu, qui ont récemment été frappé par le cyclone tropical Harold, dont les effets se sont ajoutés aux répercussions économiques de la COVID‑19.

Même sans la pandémie mondiale et l'urgence climatique à laquelle nous devons actuellement faire face, les PMA susceptibles de sortir de la catégorie dans les prochaines années ont toujours été confrontés à des risques. Certaines de ces difficultés, telles que celles liées à la manière dont ces pays commercent au sein des chaînes de valeur mondiales (CVM), ont été brutalement exposées. Des pays parmi les plus pauvres du monde, tels que le Bangladesh et le Cambodge, se sont battu, en pleine pandémie de coronavirus, contre les entreprises multinationales pour qu'elles paient les biens faisant l'objet d'un contrat et déjà en transit.

Les petits pays pauvres et vulnérables sur le plan économique n'ont tout simplement pas les moyens de renforcer leur résilience, comme le préconisent les pays développés. Ils s'en remettent à un cadre de règles ancrées dans l'esprit du multilatéralisme pour concrétiser leurs aspirations en matière de commerce et de développement.

En raison de la très faible diversification des exportations (ainsi que des importations) des PMA et de l'insertion de ces pays dans ce que l'on ne peut que qualifier de chaînes de valeur mondiales captives, associée au fait que la structure actuelle du système de soutien international ne permet pas de résoudre ces problèmes, sortir de la catégorie des PMA sera toujours un parcours chaotique. La pandémie de COVID‑19 a stoppé les relations commerciales au sein des CVM, et d'une façon générale, les obstacles au commerce se sont multipliés au lieu d'être levés. Cela n'est pas de bon augure, compte tenu des chocs mondiaux à venir qui résulteront des changements climatiques.

Les petits pays pauvres et vulnérables sur le plan économique n'ont tout simplement pas les moyens de renforcer leur résilience, comme le préconisent les pays développés. Ils s'en remettent à un cadre de règles ancrées dans l'esprit du multilatéralisme pour concrétiser leurs aspirations en matière de commerce et de développement. Depuis sa création, la catégorie des PMA a contribué à fournir un tel cadre en permettant à ces pays de bénéficier d'avantages particuliers dans le cadre de la clause d'habilitation de l'OMC. Toutefois, ces avantages se sont considérablement érodés au fil du temps et la mondialisation perd maintenant du terrain. Alors qu'un débat ciblé sur les questions de différenciation avait été lancé à l'OMC avant la pandémie, notamment sur la manière de sortir de la catégorie des PMA à l'horizon 2020‑2030, la structure du soutien international aux PMA doit être adaptée à la situation actuelle.

Pour les PMA susceptibles de sortir rapidement de cette catégorie mais qui hésitent à le faire (tels que Kiribati et Tuvalu), la crise actuelle confirme certaines de leurs préoccupations majeures: il leur est notamment impossible d'obtenir un soutien à la sortie de la catégorie en plein dans un contexte de crise (économique ou environnementale). Par exemple, alors que la Déclaration ministérielle du G‑20 sur le commerce et l'investissement fait expressément référence au soutien aux PMA, elle ne mentionne pas d'autres caractéristiques structurelles qui justifieraient un plus grand soutien de la part de la communauté internationale, comme l'éloignement par rapport aux marchés finaux, les coûts commerciaux, etc. Sortir de cette catégorie sans garantie de mesures de soutien transitoires semble être un risque que certains PMA pourraient juger trop élevé.

Pour les PMA qui restent désespérément loin des seuils de sortie de la catégorie, il nous faut reconnaître que c'est parce que les mesures de soutien accordées ne ciblent pas efficacement leurs besoins. La plupart des préférences commerciales n'abordent pas les questions relatives à la dépendance à l'égard des produits de base; l'Aide pour le commerce à son niveau actuel ne peut pas faire grand‑chose à elle seule, et l'aide publique au développement reste inférieure aux niveaux préconisés. Bien que le CPD ait constamment œuvré en ce sens, les institutions financières internationales ne tiennent pas compte de l'appartenance à la catégorie des PMA lorsqu'elles accordent des prêts. De nombreux PMA, en particulier en Afrique subsaharienne, sont pris au piège d'une alternance perpétuelle d'expansion et de récession et ne disposent pas des outils et de l'expertise nécessaires pour gérer efficacement leurs ressources naturelles. L'accès au marché auquel ils aspirent – comme le montre la mobilité de la main‑d'œuvre – leur est de plus en plus souvent refusé, en particulier depuis que le monde développé se renferme sur lui‑même.

Tant les PMA en passe de sortir de la catégorie que ceux qui en sont loin auront connu d'importantes régressions dans leur trajectoire de développement en raison de la pandémie de coronavirus. La COVID‑19 a exposé leurs vulnérabilités sur le plan commercial, et il est impératif de les aider à renforcer leur résilience.

About the author

Jodie Keane est chercheuse principale à l'Overseas Development Institute.

Crédits

Header image of a man in Bangladesh - ©Bryon Lippincott via Flickr Creative Commons Attribution-NonCommercial-NoDerivs 2.0 Generic (CC BY-NC-ND 2.0) license.

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