Septembre 07, 2020

Reconstruire de manière équitable: le cas des femmes travaillant dans les chaînes de valeur mondiales

  • Les femmes travaillant dans les chaînes de valeur mondiales (CVM) ont été touchées de manière disproportionnée par la COVID-19.

  • En l'absence de données ou de renseignements fiables ventilés par genre, les femmes travaillant dans les CVM sont peu, voire pas du tout, reconnues.

  • Les mesures prises en réponse à la crise qui ne tiennent pas compte de la problématique hommes-femmes augmentent les risques pour les responsables politiques, les entreprises, les travailleuses et le développement économique.

  • La promotion de l'égalité des genres est essentielle pour reconstruire des chaînes de valeur meilleures et plus résilientes.

La COVID-19 a créé des défis inédits pour les chaînes de valeur mondiales (CVM). Les travailleuses jouent un rôle important mais souvent invisible dans de nombreuses CVM. Dans l'avalanche d'informations concernant la COVID-19, très peu de données ou de renseignements portent sur les effets de la crise sur les femmes travaillant dans les CVM.

Le présent article met en lumière l'incidence de la COVID-19 sur les femmes travaillant dans les chaînes de valeur du prêt-à-porter et de l'industrie agroalimentaire. Il présente un aperçu fondé sur une recherche rapide réalisée entre avril et juin 2020 [1] et présente des recommandations pour promouvoir l'égalité entre les genres dans les chaînes de valeur lors de la reprise.

Nombreux sont ceux qui appellent la crise économique causée par la COVID-19 "a shesecession" (contraction de she et de recession) étant donné que les femmes ont été beaucoup plus touchées d'un point de vue économique que les hommes dans tous les secteurs. Les CVM représentent plus de la moitié du commerce mondial, fonctionnant via des liens étroits entre entreprises et une coordination de l'approvisionnement au-delà des frontières par des entreprises chefs de file. Suite à la COVID-19, on estime que le commerce dans les CVM pourrait connaître une baisse pouvant aller jusqu'à 32% en 2020.

Des centaines de millions de travailleurs sont liés aux CVM et près de la moitié sont des femmes. Les femmes se concentrent dans les activités de production à forte intensité de main-d'œuvre, principalement dans les pays fournisseurs à faible revenu. Elles jouent un rôle fondamental en permettant l'approvisionnement "juste à temps" de biens de consommation essentiels.

Impacts sur les genres dans les différentes chaînes de valeur mondiales

L'impact varie selon la chaîne de valeur. Le prêt-à-porter a été frappé de plein fouet étant donné que les vêtements sont considérés comme des biens non essentiels. Les effets sur l'industrie agroalimentaire ont été moins graves étant donné que tant la production que la vente au détail sont considérés comme cruciaux. Le transport et la logistique sont en difficulté du fait de l'augmentation des coûts enregistrée dans toutes les CVM par suite des effets de la COVID-19 sur les envois et le fret aérien.

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L'approvisionnement provient principalement de pays en développement à faible revenu. Les conclusions de travaux de recherche sur différents segments des CVM montrent ce qui suit:

 Segments plus élevés (fournisseurs approvisionnant directement les entreprises chefs de file): Les femmes constituent la majorité des salariés employés dans la production commerciale du prêt-à-porter et des produits alimentaires. Les hommes sont plus concentrés dans des postes permanents et plus élevés qui sont plus susceptibles d'être protégés, ou ont plus de chances de retrouver du travail après la crise. Les femmes exercent des emplois moins élevés, plus précaires et moins protégés, et mettent plus de temps à être réembauchées lorsque la production reprend.

• Segments moins élevés (fournisseurs engagés par d'autres fournisseurs de rang plus élevé ou engagés indirectement via des intermédiaires): Les femmes sont davantage concentrées dans le travail informel et le travail à domicile, ou font partie de la main-d'œuvre familiale dans les petites exploitations agricoles. Elles sont cependant souvent invisibles et leur contribution n'est pas reconnue. La recherche montre qu'il y a pour l'instant peu de données ou de renseignements exhaustifs sur l'incidence de la COVID-19 sur les travailleuses, sauf ceux recueillis par certaines ONG. Les femmes qui se sont regroupées en organisations professionnelles informelles ou sont membres de groupements de producteurs, qui bénéficient de liens plus étroits avec les acheteurs, semblent rencontrer moins de difficultés.

La COVID-19 a accru la vulnérabilité des travailleurs précaires à la violence fondée sur le genre et au harcèlement. Cela comprend les pressions exercées par des travailleurs de rang supérieur, souvent des superviseurs ou responsables de sexe masculin. Les femmes confinées au sein de leur ménage sont aussi plus exposées à la violence familiale de la part de partenaires ou de proches masculins.

En raison de la pandémie, des centaines de millions de femmes travaillant dans les CVM font face à un avenir incertain du fait de la réduction des heures de travail, du chômage technique ou d'un licenciement pur et simple. Les femmes qui travaillent assument également de manière disproportionnée les responsabilités familiales et les activités de soin non rémunérées, ce qui limite encore davantage leur accès à l'emploi. La crise a précipité de nombreux travailleurs et les personnes à leur charge dans une extrême pauvreté, sans économies sur lesquelles se reposer.

La crise a été aggravée par le manque de protection sociale accordée par les gouvernements, en particulier dans les pays à faible revenu. La protection sociale et l'aide d'urgence fournies par les donateurs, les gouvernements, les entreprises et les ONG ont aidé certains travailleurs. La protection est souvent plus accessible pour les travailleurs sous contrat à durée indéterminée (principalement des hommes) que pour ceux ayant des contrats précaires (surtout des femmes).

Reconstruire de manière équitable

Un étude de Work and Opportunities for Women (WOW) montre qu'actuellement les entreprises et les acteurs politiques préparent la reprise sans tenir compte de la problématique hommes-femmes. Il n'y a pas assez de données ou de renseignements sur l'impact de la COVID-19 suivant le genre dans les CVM, ou les entreprises et les organismes de décision ne les demandent pas. C'est notamment le cas dans les segments inférieurs des chaînes de valeur et cela pose d'énormes risques pour les entreprises et les travailleurs s'ils espèrent pérenniser les compétences et l'investissement et reconstruire à l'avenir des chaînes de valeur durables, inclusives et qui favorisent l'égalité entre les genres.

La société McKinsey a montré les avantages de la diversité des genres pour les entreprises. Elle estime que promouvoir l'égalité des genres en réponse à la crise pourrait permettre d'accroître le PIB mondial de 13 000 milliards d'USD d'ici 2030 par rapport à un scénario de régression en matière d'égalité.

Le moment est venu d'agir. Des stratégies plus proactives sont nécessaires pour accroître la visibilité des femmes travaillant dans les CVM et remédier aux effets du choc sur les femmes. Ci‑après figurent des recommandations visant à promouvoir l'égalité des genres comme élément essentiel du renforcement de la résilience des chaînes de valeur et comme élément central d'une meilleure reprise.

• Visibilité des femmes et amélioration de la saisie des données: Les entreprises et les responsables politiques doivent recueillir des données et des renseignements de bien meilleure qualité sur les femmes travaillant dans leurs chaînes de valeur afin de surveiller l'impact des chocs en fonction du genre et les effets sur les travailleuses.

• Participation et représentation des femmes: Les travailleuses doivent être consultées et prendre activement part à l'élaboration de stratégies favorisant l'égalité des genres dans le contexte de la reprise.

• Protection sociale et alliances entre les parties prenantes: Des alliances plus effectives sont nécessaires entre les acteurs privés, publics et de la société civile pour garantir à tous les travailleurs un accès plus équitable à la protection sociale et soutenir les travailleurs et leurs familles en cas de choc important.

• Reconnaissance du travail rémunéré et non rémunéré des femmes et soutien: Le rôle essentiel des travailleuses doit être reconnu par les employeurs via une rémunération et des conditions de travail équitables. Les travailleuses devraient également bénéficier d'un plus grand soutien de la part des employeurs et des gouvernements locaux et nationaux pour le rôle d'aidant qu'elles jouent dans les ménages et les communautés, et qui renforce la résilience des chaînes de valeur.

• Reprise fondée sur l'égalité des genres: Il est essentiel que l'égalité des genres et l'autonomisation économique des femmes soient au cœur des stratégies de reprise et des propositions pour un nouveau contrat social permettant de reconstruire de meilleures chaînes de valeur.

 

 

 

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1. Cette étude comprenait un examen de données et de renseignements secondaires (rapports, blogs, notes d'information, sites Web et webinaires) et des entretiens approfondis avec 10 entreprises, fournisseurs, organismes de normalisation et organisations de la société civile.

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Cet article est une version courte d'une publication du programme phare de l'Office des affaires étrangères, du Commonwealth et du développement du Royaume-Uni, Work and Opportunities for Women (WOW). Il se base sur une étude menée par Stephanie Barrientos (Université de Manchester) et Charlotte Pallangyo (WG Inclusive). Le rapport de recherche est disponible ici. 

Mme Stephanie Barrientos enseigne au Global Development Institute de l'Université de Manchester.

Mme Charlotte Pallangyo est analyste de recherche chez WG Inclusive.

Mots-clés
global value chains
Crédits

Header image of a woman processing cashews in The Gambia - ©Ollivier Girard/EIF

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