Mai 18, 2020

Pays les moins avancés d'Asie du Sud: le difficile chemin vers un reclassement durable

Quel sera l'impact du reclassement sur les PMA d'Asie du Sud et sur le soutien commercial dont ils bénéficient? Comment peuvent‑ils se préparer?

Les pays les moins avancés (PMA) sont classés comme tels par l'Organisation des Nations Unies (ONU), en raison de leur faible niveau de revenu et d'obstacles structurels à leur croissance. Pour ces pays, des mesures internationales d'appui sont prévues dans les domaines du commerce, de la coopération au développement et de l'aide à la participation aux activités de l'ONU et à d'autres processus internationaux.

Les mesures internationales d'appui en faveur des PMA liées au commerce comprennent un accès préférentiel aux marchés en ce qui concerne le commerce des marchandises et des services, et un traitement spécial par l'Organisation mondiale du commerce (OMC) et dans le cadre d'accords commerciaux régionaux et bilatéraux. Une fois qu'un pays sort de la catégorie des PMA, il ne peut plus bénéficier de ces mesures.

La perte de l'accès préférentiel aux marchés découlant du changement de catégorie aura un impact différent sur les pays, en fonction de leur utilisation des schémas de préférences et de leur capacité de production, de la structure des exportations et des marchés. En Asie du Sud, trois PMA sur les quatre, à savoir le Bangladesh, le Bhoutan et le Népal, sont en cours de reclassement. Ils ont principalement tiré avantage de l'accès préférentiel au marché de l'Union européenne (UE) grâce à l'initiative "Tout sauf les armes", de l'accès en franchise de droits et sans contingent (FDSC), des règles d'origine préférentielles et de certains accords commerciaux bilatéraux et régionaux. Dès leur retrait de la liste des PMA, ces pays cesseront de bénéficier de l'accès aux marchés FDSC et des règles d'origine préférentielles; l'initiative "Tout sauf les armes" restera applicable pour une durée maximale de trois ans.

Le Bangladesh sera particulièrement affecté étant donné la part importante de ses exportations de vêtements dans le cadre de l'accès préférentiel aux marchés de l'UE, du Canada et du Japon, et la flexibilité en matière de propriété intellectuelle liée au commerce pour les PMA dont bénéficie son secteur pharmaceutique. Le Bhoutan sera le moins touché en raison de son accord de libre‑échange (ALE) bilatéral avec l'Inde, qui concerne plus de 80% de ses exportations, outre la fourniture d'électricité à l'Inde. Dans le cas de ces pays, le reclassement n'aura pas d'effet négatif.

La baisse du tourisme due à la COVID 19 a des conséquences sur le Bhoutan et le Népal. Le Népal n'a accueilli que 34 025 touristes étrangers en mars 2020, soit une forte réduction par rapport aux 101 400 touristes de février et aux 79 686 de janvier 2020.

Le Népal sera quelque peu affecté, mais dans une moindre mesure que le Bangladesh. Environ 60% des exportations mondiales du Népal sont destinées à l'Inde, et sont couvertes par l'ALE bilatéral, le reste allant aux États‑Unis, à l'UE et à la Chine, pour l'essentiel dans le cadre d'un accès aux marchés FDSC. Après son reclassement, le Népal continuera à bénéficier d'un accès préférentiel au marché indien, mais ses exportations de textiles et de vêtements vers l'UE et d'autres marchés seront affectées par la perte de l'accès aux marchés FDSC.

Difficultés d'accès aux marchés

La perte de l'accès préférentiel aux marchés signifie que les pays en voie de reclassement doivent accroître leur compétitivité à l'exportation et diversifier leurs marchés et produits d'exportation. Or les PMA d'Asie du Sud, comme beaucoup d'autres, sont confrontés à plusieurs difficultés. Parmi celles‑ci figurent la faible productivité, la concentration des exportations tant en termes de marchés que de produits, le manque de technologie et la nécessité d'une transformation structurelle.

Au fil des ans, les structures économiques des PMA d'Asie du Sud ‑ Afghanistan, Bangladesh, Bhoutan et Népal ‑ n'ont guère évolué. Cela entrave leur capacité à commercer et se traduit par la stagnation de leur part dans les exportations mondiales (voir graphique 1). Seul le Bangladesh a connu une augmentation de 66,4%, passant de 0,1% en 2010 à 0,16% en 2018. Le Népal a connu une progression de 28,2%, de 0,008% en 2010 pour atteindre 0.1% en 2018. L'Afghanistan et le Bhoutan ont enregistré une baisse de 66,5% et 15% respectivement au cours de la période. Compte tenu de la propagation de la COVID‑19 qui touche un grand nombre de leurs marchés d'exportation, des signes de ralentissement du marché sont déjà perceptibles, et ces PMA verront donc leur part d'exportation diminuer dans les mois à venir.

 

Graphique 1: PMA d'Asie du Sud: Parts des exportations mondiales (marchandises et services)

Source: calculs sur la base des données provenant des indicateurs du développement dans le monde, Banque mondiale.

 

Les effets de la pandémie

La conjoncture du commerce international s'est assombrie avec la COVID‑19. Le commerce mondial devrait enregistrer une baisse comprise entre 13% et 32% en 2020, les principaux marchés des PMA subissant une contraction de la demande d'importation. Et le PIB mondial est en baisse de 3%, soit l'équivalent de 9 000 milliards de dollars EU. Les exportations des PMA en 2020 et dans les années à venir vont encore se détériorer, ce qui rendra beaucoup plus difficile le retrait de la liste des PMA.

La COVID‑19 a eu des répercussions non seulement sur la demande, mais aussi sur l'offre et, en raison de plusieurs restrictions touchant le transport transfrontière, elle a perturbé les chaînes d'approvisionnement. Par exemple, le Bhoutan et le Népal sont très dépendants de leurs exportations à destination de l'Inde, qui a déclaré que ses importations en mars 2020 s'élevaient à 31,16 milliards de dollars EU, soit une baisse de 28,72% par rapport aux importations de mars 2019. Cela est dû aux restrictions aux frontières et aux restrictions imposées par le gouvernement indien sur le transport d'articles non essentiels en raison du coronavirus. Toute baisse des importations indiennes affectera lourdement les exportations et donc les économies du Bhoutan et du Népal dans leur ensemble.

La baisse du tourisme due à la COVID‑19 a des conséquences sur le Bhoutan et le Népal. Le Népal n'a accueilli que 34 025 touristes étrangers en mars 2020, soit une forte réduction par rapport aux 101 400 touristes de février et aux 79 686 de janvier 2020. Le Bhoutan a suspendu l'octroi de tous les visas touristiques à partir du 6 mars jusqu'à nouvel ordre. Au Bangladesh, on estime que des commandes d'exportation d'une valeur de 3 milliards de dollars EU ont été soit annulées soit suspendues par les détaillants et les marques de vêtements du monde entier en raison de la COVID.

La transition

En vue de leur reclassement, les PMA d'Asie du Sud devront mettre en œuvre des réformes de politique qui favoriseront leur diversification et leur résilience économiques et réduiront leurs coûts commerciaux, sans quoi le chemin vers une sortie durable sera bien difficile. S'agissant du Bangladesh et du Népal, il sera primordial de dialoguer avec les pays accordant des préférences afin de déterminer dans quelle mesure ils peuvent encore utiliser l'accès préférentiel aux marchés et de rechercher de nouveaux accords commerciaux. Le système de préférences généralisées (SPG) leur sera accessible, mais ils devront évaluer les avantages et les inconvénients du régime SGP + de l'UE, qui accorde de meilleures préférences tarifaires que le SPG. Ils devront également trouver comment utiliser au mieux ces systèmes et d'autres marchés régionaux en vue de promouvoir les exportations d'autres secteurs présentant un potentiel, par exemple, les poissons et les crustacés dans le cas du Bangladesh, et le thé, les plantes médicinales et aromatiques et la cardamome dans le cas du Népal.

Par ailleurs, il est essentiel pour les PMA d'Asie du Sud en voie de reclassement d'envisager de tirer parti des technologies et des IED en vue d'améliorer la compétitivité de leurs principales exportations, de créer des marques et de progresser dans la chaîne de valeur. La volonté politique de forcer la transformation structurelle est une autre condition préalable à la diversification des exportations, assurant ainsi un chemin durable vers le reclassement.

En dernier lieu, il est aussi important que les partenaires de développement, en particulier les organisations internationales comme l'ONU et l'OMC, fassent un effort concerté pour aider les PMA d'Asie du Sud à formuler des politiques pendant la période de transition afin de pouvoir relever les difficultés liées au changement de catégorie.

 

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Les opinions exprimées sont personnelles et ne doivent pas être attribuées au CIR, à l'Organisation des Nations Unies ou à ses États membres. Cet article s'inspire du document de la CESAP‑Asie du Sud et du Sud‑Ouest (2020) "Towards Sustainable Graduation of South Asian LDCs in the aftermath of COVID‑19" (à paraître).

Les auteurs remercient M. Nagesh Kumar, Directeur de la CESAP à New Delhi, et M. Ratnakar Adhikari, Directeur exécutif du CIR, pour leur précieuse contribution.

About the author

M. Rajan Sudesh Ratna est responsable des affaires économiques au Bureau de l'Asie du Sud et du Sud‑Ouest de la CESAP, à New Delhi.

Mme Hang Tran est Coordinatrice principale au Secrétariat exécutif du Cadre intégré renforcé (CIR) à l'OMC.

Crédits

Header image of a green power project bringing electricity to the rural poor in Bhutan - ©Asian Development Bank via Flickr Creative Commons Attribution-NonCommercial-NoDerivs 2.0 Generic (CC BY-NC-ND 2.0) license.

Avertissement

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