Octobre 15, 2020

Concilier échelle et agilité dans les chaînes d'approvisionnement pharmaceutiques africaines pour mobiliser de nouvelles forces

  • Dans le secteur des médicaments, la vente au détail et la logistique en Afrique sont des activités très fragmentées

  • La COVID-19 a souligné la tension entre agilité et échelle dans l'optimisation des chaînes d'approvisionnement pharmaceutiques africaines afin d'accroître à la fois l'accès et l'assurance de la qualité.
  • De nouvelles forces de coopération et des innovations localisées apparaissent pour créer de nouvelles possibilités de transformation de la chaîne d'approvisionnement en produits pharmaceutiques à l'échelle du continent.

Au cours de l'hiver 2016, j'ai rencontré un magnat du pétrole nigérian dans un hall d'arrivée de l'aéroport de Riyad, qui après s'être longuement plaint de l'imprévisibilité des cycles des produits de base, a annoncé à brûle pourpoint que la "logistique" était le nouvel or noir.

Il avait l'intention de financer une activité consistant à louer des droits de trafic aux passagers des compagnies aériennes régulières pour beaucoup moins d'après ses calculs que les unités de conteneurs équivalentes d'un transporteur aérien conventionnel. Il voulait savoir si les médicaments pouvaient être transportés légalement par ce canal.

C'est là une question plus intéressante qu'elle n'y paraît à première vue. Les médicaments sont parmi les produits dont la valeur par unité de volume est la plus élevée. Le commerce médical africain fait depuis longtemps appel à des options de fret aérien avantageuses sur la grande majorité des routes par rapport aux formules ordinairement coûteuses; cela consiste en petits lots composés de quelques dizaines de milliers de paquets de produits, expédiés à des intervalles irréguliers dans le cadre d'un mode de commerce très agile.

Pour de nombreuses marques médicales haut de gamme, il suffit d'une valise pour transporter près de 1 million de dollars de marchandises précieuses. On ne peut évidemment pas en dire autant de l'huile de cuisine ou des vêtements. Même les téléphones haut de gamme, autres produits qui s'accommodent très bien de ce mode d'acheminement, ne soutiennent pas la comparaison selon ce critère du rapport poids/valeur.

De toute évidence, les "bonnes pratiques de distribution" et la nature très réglementée du commerce signifient que la logistique agile de ce type extrême de "transport par valises" tend souvent à se produire uniquement dans le segment informel du commerce, lequel se caractérise bien souvent par des transactions douteuses, allant de la contrefaçon aux échanges sur le "marché gris".

Des activités de vente au détail de médicaments fragmentées

Il n'en reste pas moins que l'environnement de vente au détail des médicaments en Afrique est actuellement dominé par des structures très fragmentées. Le Nigéria, par exemple, compte plus de 200 000 points de vente au détail de médicaments dans le pays (dont à peine 3% sont enregistrés). Le Ghana compte près de 10 000 points de vente agréés. La quasi-totalité de ces magasins sont des installations autonomes.

Selon mes calculs, dans aucun pays anglophone d'Afrique de l'Ouest, les chaînes d'approvisionnement intégrées ne représentent plus de 5% de la distribution. Les tentatives visant à mettre en place des chaînes de distributeurs comme en Europe et en Amérique du Nord ont été pour la plupart peu suivies et incohérentes, ce qui a parfois donné lieu à des conflits entre investisseurs et entrepreneurs, et à de fréquentes allégations de déficits de gouvernance.

Dans un tel environnement, une logistique agile en aval et le commerce électronique en amont seraient un choix convaincant pour les entrepreneurs qui cherchent à mettre en place une stratégie d'optimisation par rapport au commerce chaotique des matières premières qu'ils pratiquaient.

Les entrepreneurs avisés s'attachent à agencer ces stratégies commerciales en un tout cohérent. Mon analyse de vingt de ces entreprises de pharmacie électronique en Afrique montre que ceux qui réussissent à lever des capitaux et à maintenir un minimum de croissance le doivent principalement aux composantes matérielles de leur agencement, la partie purement en ligne de leurs opérations représentant moins de 5% de la valeur.

La fragmentation a un impact majeur sur les prix. Une analyse réalisée en 2018 par la Fondation Gates sur la chaîne de valeur d'une pilule contraceptive (levonorgestrel) a révélé ce qui suit: "les marges tout au long de la chaîne varient considérablement, mais peuvent entraîner des prix de détail qui sont 10 fois supérieurs au coût pour les acheteurs de première ligne et 50 fois supérieurs au coût départ usine. Il n'y a pas de visibilité de bout en bout sur le mouvement des produits".

La plate-forme africaine d'approvisionnement en médicaments

C'est dans ce contexte que la COVID-19 est arrivée en Afrique en février de cette année. Dans un environnement mondial perturbé par les perturbations des chaînes d'approvisionnement dans tous les secteurs du commerce, les pénuries d'équipements de protection individuelle, de médicaments, de kits de test et de réactifs ont suscité toute une série de réponses de la part des pouvoirs publics. Selon une étude de Pamela Steele Associates, 75% des répondants font état d'une augmentation importante ou très importante des médicaments et produits médicaux contrefaits, en partie due aux sévères restrictions à l'exportation imposées en Chine et en Inde.

L'une des réponses les plus élaborées portait sur le rôle potentiel de la coordination intergouvernementale et l'utilisation de la nouvelle zone de libre-échange continentale de l'Afrique pour créer un corridor logistique humanitaire. Après quelques tentatives de partenariats créatifs, l'Africa Medical Supply Platform (AMSP) (plate-forme d'approvisionnement médical en Afrique) a vu le jour.

Il est toutefois curieux de noter que la stratégie de l'AMSP pour faire face aux pressions concurrentielles de la "réglementation de la qualité" et de "l'optimisation de la chaîne d'approvisionnement" a consisté à opter pour un système fermé accessible uniquement à des acheteurs préalablement approuvés, à l'origine de grands acheteurs du secteur public, tout en s'appuyant sur des mécanismes intergouvernementaux pour mettre en place un modèle d'"achats groupés".

La fonction de "mise en commun" de l'AMSP n'a pas encore pris complètement tournure, car les décisions d'achat restent principalement nationales et généralement bureaucratiques, d'où une tentative d'augmenter les points de contact du système de santé.

Optimiser les chaînes d'approvisionnement pharmaceutiques africaines

Cela nous amène au cœur du problème: la tension entre l'agilité et l'échelle dans l'optimisation des chaînes d'approvisionnement pharmaceutiques africaines pour accroître à la fois l'accès (réduction des coûts des fournisseurs et accessibilité financière pour le consommateur final) et l'assurance‑qualité (visibilité, contrôle et audit accrus). L'ouverture agile et l'intégrité de la chaîne d'approvisionnement sont-elles compatibles? Cette tension est-elle un dilemme insoluble ou une simple dialectique en attente de synthèse?

Une synthèse est de fait possible. Un réseau ouvert d'acteurs de la chaîne d'approvisionnement soudés par des outils qui améliorent la responsabilité et la visibilité est absolument réalisable sur le plan technique. Des organisations et des initiatives comme GS1, Agrotrack [avertissement: l'auteur est affilié], et divers efforts d'OpenLMIS sont autant de modèles de réussite qui fonctionnent en divers points du continent africain.

Invariablement, ces succès se résument à des "innovations localisées" dans le cadre de systèmes de "traçabilité adaptable" qui ne pénalisent pas les petits commerçants, détaillants, fabricants et distributeurs très agiles, et qui ont donc encore une chance de surmonter les divers obstacles du dernier kilomètre et les frontières qui empêchent les médicaments d'atteindre les pauvres, en particulier dans les zones rurales.

Le problème est que ces modèles de réussite acquièrent rarement une crédibilité suffisante auprès du grand public. Le programme MAS (Mobile Authentication Service) du gouvernement nigérian, qui utilise une combinaison de technologies informatiques de pointe et d'outils GSM de base, par exemple, a permis une visibilité de bout en bout de la distribution des médicaments antipaludiques, près de dix ans avant que des initiatives similaires en Europe et aux États-Unis ne se concrétisent pleinement. Cela s'est fait sans augmentation perceptible des contraintes de la chaîne d'approvisionnement ou des coûts pour les principaux acteurs. Pourtant, les tentatives de transposition du concept à l'échelle de l'Afrique se sont heurtées à un cadre réglementaire régional balkanisé.

L'émergence de nouvelles forces coopératives

Les structures multilatérales formelles visant à relier les petits acteurs indépendants et agiles de la chaîne d'approvisionnement et à déployer des outils intelligents et peu coûteux pour suivre et tracer les mouvements des produits dans les "réseaux d'approvisionnement" ainsi créés ne semblent pas pratiquement viables. Mais il existe une alternative: l'utilisation de mécanismes de coopération transfrontières d'une certaine ampleur leur permettant d'atteindre un poids politique suffisant pour contraindre les systèmes étatiques formels à s'adapter et à leur faire une place.

La Plate-forme des associations chrétiennes de santé en Afrique (ACHAP) est un candidat très intéressant pour l'émergence d'une telle force. Pendant la période angoissante et sombre de la pandémie de COVID-19, l'ACHAP s'est associée à IMA World Health pour mettre progressivement en place un réseau d'interventions dans plusieurs pays, en tirant parti de l'échelle distribuée de la Plate‑forme.

Ce qui est encore plus fascinant à propos des "associations chrétiennes de santé" dans divers pays (une caractéristique partagée en partie par d'autres réseaux confessionnels de la région) est leur capacité à s'intégrer dans les structures sanitaires de l'État tout en conservant une autonomie opérationnelle considérable. Ajoutée à leur implantation régionale, cette agilité politique est un élément clé de l'économie d'échelle dans le cadre des nouvelles possibilités de transformation de la chaîne d'approvisionnement transcontinentale.

À mesure que cette force tranquille mais croissante commence à prendre de l'ampleur, un phénomène de plus en plus évident dans les contextes de la chaîne d'approvisionnement concernant le VIH et dans d'autres domaines, les théoriciens du système doivent commencer à y accorder beaucoup plus d'attention qu'ils ne l'ont fait jusqu'à présent.

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Bright Simons est un entrepreneur systèmes et analyste. Il est le président de mPedigree et a obtenu la récompense Skoll Award 2019.

Avertissement

Les vues et opinions exprimées sur la plate forme Nouvelles du commerce pour le développement sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles du CIR.