Février 16, 2021

Durabilité des chaînes de valeur mondiales et position renforcée des PMA: une responsabilité partagée

Les multinationales et les gouvernements doivent reconnaître l'interconnectivité du monde commercial et ses conséquences

Lorsque les activités des entreprises incorporent des produits et des services répartis dans le monde entier, on parle de "chaînes de valeur". La "valeur" est ajoutée par différents éléments des processus de production dans différents pays, et les économies nationales sont donc de plus en plus reliées et dépendantes les unes des autres.

La valeur en question n'est pas seulement financière ou économique, mais aussi – et probablement plus – sociale et climatique. En effet, ces dimensions sont importantes pour des chaînes de valeur durables, et toutes les parties prenantes doivent assumer conjointement des responsabilités et des actions reconnaissant leur situation d'interdépendance.

De surcroît, l'existence des chaînes de valeur exige que les pays développés et leurs entreprises prennent plus de responsabilités au lieu de se concentrer uniquement sur leurs propres objectifs, comme on le voit actuellement pour la distribution des vaccins contre la COVID‑19. Apparemment, le monde développé ne se rend pas compte que la distribution inégale des vaccins n'est pas seulement injuste, mais qu'en raison des interdépendances économiques elle aura aussi des répercussions considérables mettant en péril des décennies de progrès économique, pour les pays les moins avancés (PMA) comme pour les pays développés.

Ces liens inextricables au niveau international ont des côtés positifs. Par exemple, si une partie de la population mondiale a pu dépasser le seuil de pauvreté, c'est notamment grâce à de nouvelles connexions sur les chaînes de valeur mondiales (CVM), les consommateurs devenant aussi des producteurs et jouant un rôle accru pour le commerce international.

Cependant, il y a des zones d'ombre au tableau. Les PMA sont toujours en bas de l'échelle, leurs activités étant celles qui ajoutent le moins de valeur aux CVM, et ils ne bénéficient pas suffisamment de leur participation. Par exemple, le rôle des pays africains dans les CVM consiste dans une large mesure à fournir des intrants (souvent des matières premières) à des entreprises étrangères qui les transforment. Autre conséquence négative de l'imbrication au niveau mondial, beaucoup de pays développés externalisent leurs problèmes vers les PMA, par exemple en envoyant leurs déchets plastiques à l'étranger pour atteindre des objectifs nationaux de durabilité.

Réduction des coûts

Par le passé, les multinationales établissant des chaînes de valeur ont trop mis l'accent sur la réduction des coûts, sans se préoccuper de garantir aux employés des conditions de travail décentes et sûres, ni de respecter les droits humains, tout en l'exigeant de leurs fournisseurs.

Il s'agit là d'un obstacle considérable au bon fonctionnement de chaînes de valeur durables.

Au niveau national comme dans les entreprises, certaines politiques adoptées dans les pays développés visent à atténuer les risques pour les CVM vulnérables. Des entreprises envisagent par exemple la robotisation et la relocalisation d'activités précédemment effectuées dans des PMA. Il existe par ailleurs différentes initiatives visant à mettre en place des systèmes alimentaires locaux: les intentions sont bonnes, mais il faut considérer l'impact économique, surtout pour les PMA qui risquent de subir une baisse de leurs exportations agricoles. Certains font valoir que l'accroissement du soutien interne à l'agriculture dans les pays développés encourage la surproduction, laquelle augmente l'offre et fait baisser les prix sur les marchés mondiaux. Or quand les prix sont faibles, la concurrence est plus rude pour les producteurs des pays en développement, sur les marchés nationaux et internationaux, ce qui réduit les incitations à produire et retarde le développement du secteur agricole.

La réaction naturelle des entreprises des pays développés est d'investir davantage dans la préservation et le développement des connaissances et des lignes de production dans leur propre pays. Toutefois, les investissements concernant des produits et services essentiels devraient être guidés par la solidarité compte tenu des interconnexions avec le reste du monde.

Interconnectivité

Les liens de dépendance et les interconnexions à l'échelle mondiale sont tels que, si on touche à un seul maillon, c'est l'ensemble de la chaîne de valeur qui risque de se défaire, les pays les plus pauvres étant les plus affectés. Pour assurer la durabilité des chaînes de valeur, le point de départ doit être ce constat d'interconnectivité, et non pas les préoccupations au niveau national des pays développés.

Les multinationales dépendent en partie des PMA pour leurs activités, qu'il s'agisse de fabriquer des vêtements au Bangladesh ou de produire du cacao en République démocratique du Congo. Confrontées à une forte concurrence sur le plan international, ces entreprises en position dominante répercutent les exigences sur les fournisseurs des PMA. Or ces derniers – pour la plupart des micro, petites et moyennes entreprises – fonctionnent déjà dans des conditions précaires, exacerbées par la crise liée à la COVID-19. La pandémie met en lumière les liens de dépendance entre les entreprises et les pays, et la nécessité de coopérer en faveur d'un accès équitable aux fournitures et équipements médicaux.

Responsabilité

Où commence et où s'arrête la responsabilité d'une entreprise concernant les produits et les services fournis par des tiers dans les pays en développement?

De plus en plus, on attend des entreprises non seulement qu'elles s'abstiennent de porter atteinte à l'environnement, mais aussi qu'elles apportent une contribution positive et proactive à la société, avec leurs partenaires.

Les milieux d'affaires ne sont pas les seuls concernés par cette problématique. Les solutions face aux risques associés passent par une coopération publique et privée au sein de laquelle entreprises et gouvernements doivent prendre leurs responsabilités, et les citoyens jouent aussi un rôle important. En vue de relever des défis majeurs, comme l'approvisionnement suffisant en eau potable et la réduction des émissions de CO2, nous devons examiner l'ensemble de la chaîne de valeur et ses ramifications au niveau mondial.

Dans un quotidien bouleversé par la COVID‑19, le monde est confronté au fait que les comportements humains causent beaucoup de malheur mais peuvent aussi apporter des solutions. Avec de la bonne volonté, les pays développés pourraient ainsi tirer parti de cette crise pour accélérer le changement. Il faut pour cela qu'ils voient plus loin que leurs problèmes locaux et nationaux de durabilité et qu'ils cessent d'ignorer les conséquences qu'ont leurs décisions partout dans le monde.

Les pays développés et les multinationales devraient se concentrer davantage sur une gestion responsable des ressources limitées comme le travail et l'environnement. À tous les niveaux, ils doivent se demander s'ils font partie de la solution ou du problème, pour eux‑mêmes mais aussi pour les autres. Les pays développés doivent s'efforcer de faire preuve d'encore plus de responsabilité lorsqu'ils élaborent des politiques nationales, et s'engager à rendre les chaînes de valeur véritablement durables. Nous sommes tous vulnérables, et notre Terre nourricière n'a que faire des frontières que nous avons tracées.

About the author

Désirée van Gorp est professeur de commerce international à Nyenrode Business Universiteit et membre du Conseil consultatif du Programme de chaires de l'Organisation mondiale du commerce.

Avertissement

Les vues et opinions exprimées sur la plate forme Nouvelles du commerce pour le développement sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles du CIR.