Une stratégie pour mettre la transformation numérique au service du développement

  • La transformation numérique offre aux économies en développement de nouvelles possibilités de s'affranchir de l'infrastructure de l'ère industrielle, de tirer parti de la vaste diffusion des connaissances facilitée par Internet, d'exploiter les nouveaux débouchés offerts par les plates‑formes numériques et de concrétiser le potentiel de production découlant des technologies numériques.

  • Elle fait aussi reculer la frontière technologique à mesure que les pays chefs de file en la matière prennent de l'avance, intensifie la concurrence pour l'obtention de contrats de production dans des tâches qui peuvent être automatisées, et pose de nouveaux défis de taille en matière de gouvernance.

  • Les pays en développement peuvent tirer parti des précieuses données qu'ils génèrent, compte tenu de la taille de leur population, de l'adoption rapide de la technologie mobile et du potentiel des marchés publics numériques, pour améliorer les accords qu'ils concluent avec les fournisseurs et les plates‑formes des pays avancés et dans les négociations commerciales.

L'exploitation des données favorise l'apparition de nouveaux modèles industriels ("Industrie 4.0") et, plus largement, soutient l'émergence d'un nouveau type d'économie – l'économie fondée sur les données – basée sur les caractéristiques spécifiques du capital essentiel de notre époque: les données.

Les pays en développement se voient ainsi offrir de nouvelles possibilités de convergence grâce à l'affranchissement des infrastructures intermédiaires de l'ère industrielle, la vaste diffusion des connaissances facilitée par Internet,les nouveaux marchés offerts par les plates‑formes numériques et le potentiel de production offert par les technologies numériques. Cependant, cela pose également des défis de taille en matière de technologie, de gouvernance et de coopération internationale.

Quelles sont les mesures et politiques cruciales à adopter dans les pays du Sud pour tirer efficacement parti de la transformation numérique en vue d'en favoriser le développement?

Le défi tecnologique

Pour les pays du Sud, l'expérience initiale de l'économie fondée sur les données sera probablement, pour plusieurs raisons, la divergence à mesure que les écarts en termes de technologie et de revenu avec les pays les plus avancés se creuseront.

Premièrement, la transformation numérique permettra l'industrialisation de l'apprentissage étant donné que l'innovation est de plus en plus stimulée par l'apprentissage automatique. Cela accélérera le rythme du changement dans l'économie fondée sur les données, ce qui creusera naturellement les écarts dans de nombreuses dimensions de la performance économique.

Les coûts d'investissement constituent un deuxième facteur qui accentue la divergence initiale. Le rassemblement des données est une fonction documentaire, ce qui correspond à un coût; c'est l'exploitation des données qui génère les bénéfices. Les pays en développement commencent seulement à rattraper leur retard en matière d'investissements fondamentaux. Dans le même ordre d'idées, le déplacement accéléré de la frontière de la recherche augmente constamment les exigences en matière de compétences, ce qui exige des investissements considérables dans le perfectionnement des compétences.

En outre, l'économie fondée sur les données s'appuie sur l'économie du savoir fondée sur la propriété intellectuelle. La propriété intellectuelle génère des rentes et exclut la concurrence; les pays du Sud auront tendance à payer des rentes plutôt qu'à en percevoir et, pour de nombreuses technologies, ils risquent effectivement d'être écartés en tant que producteurs.

Le défi de la gouvernance

La transformation numérique comporte des risques apparemment difficiles à cerner de défaillance du marché, de défaillance des États et de dysfonctionnement de la société.

La défaillance du marché tient à ce que l'économie fondée sur les données favorise l'émergence d'entreprises superstar grâce à la combinaison d'économies d'échelle et de gamme, d'externalités de réseau et d'asymétries d'information généralisées. La défaillance des États s'explique par la facilitation de la surveillance (y compris par la collaboration avec les grandes entreprises technologiques), ce qui accroît ainsi le pouvoir coercitif des États. Le dysfonctionnement de la société découle de la fragmentation de la connaissance, qui est implicite dans un contexte de l'information caractérisé par la "vérité a posteriori" et les "faits alternatifs", et de l'effondrement de la civilité dans le cyberespace.

Les défis de gouvernance posés par l'économie fondée sur les données sont donc immenses; dans les pays du Sud, ces défis sont amplifiés par les disparités de développement.

Le défi de la coopération internationale

À l'origine de l'économie fondée sur les données, une rivalité stratégique est apparue sous la forme de guerres commerciales numériques, qui ont dégénéré en une guerre commerciale totale entre les États‑Unis et la Chine. Cette rivalité entre les grandes puissances numériques a des répercussions sur les pays du Sud dans au moins deux grands domaines: le déploiement des nouvelles technologies de télécommunications (par exemple les réseaux 5G) et les chapitres sur le commerce numérique des accords commerciaux.

Des problèmes d'alignement sont apparus. La menace du découplage et de la conditionnalité de l'utilisation des technologies peut donner lieu à des normes différentes et à un manque d'interopérabilité entre les différents systèmes, et poser des difficultés pour les pays en développement en raison des effets de blocage de l'application des technologies.

En ce qui concerne les accords commerciaux, les pays en développement sont confrontés à de grandes asymétries d'information et de pouvoir dans les négociations par rapport aux pays avancés, d'autant plus qu'il n'existe aucun moyen établi pour évaluer les avantages des engagements concernant les données.

Recommandations

Malgré tous ces défis, les pays du Sud peuvent toutefois encore bénéficier de la révolution technologique en tant que consommateurs et utilisateurs de technologies diffusées. En outre, les pays en développement disposeront de créneaux dans lesquels ils pourront acquérir un avantage concurrentiel, en particulier lorsque l'absence d'infrastructures traditionnelles réduit le coût de l'adoption de nouvelles technologies et que cette adoption suscite moins de résistance de la part des parties intéressées.

Plusieurs recommandations stratégiques concrètes peuvent être formulées dans ce contexte à l'intention des pays du Sud:

  • Mettre l'accent sur l'acquisition de technologies par tous les moyens possibles, en tirant parti de la diffusion du savoir et de l'information: par l'utilisation de plates‑formes ouvertes et de logiciels libres, les flux d'investissements étrangers directs, les migrations professionnelles et les échanges universitaires.
  • Concentrer le développement du secteur privé sur les micro, petites et moyennes entreprises numériques, en tirant parti de la taille de la population et des connaissances des particularités du marché local.
  • Chercher à s'affranchir des technologies traditionnelles en adoptant des systèmes urbains solaires‑électriques basés sur Internet.
  • Éviter l'exode rural prématuré qui compromettrait le développement de villes intelligentes et durables et viderait les campagnes de la main‑d'œuvre nécessaire pour soutenir le développement de l'agriculture.
  • Élaborer un plan global pour la gouvernance de l'économie numérique détaillant les mesures de promotion des investissements, de hiérarchisation des infrastructures, de régulation du marché et de protection de la vie privée. L'étape de la réflexion préalable est presque aussi importante que celle de la mise en œuvre.
  • Examiner les effets à long terme de la conditionnalité de la coopération avec un partenaire international donné, notamment en matière d'investissement, de transferts de technologie, de localisation et d'utilisation des données, de licences, etc.
  • Être prudent et ne pas prendre trop vite des engagements internationaux contraignants, car cela pourrait entraîner un verrouillage des avantages des grandes entreprises technologiques mondiales, compte tenu de l'évolution constante de l'environnement réglementaire.

 

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Le présent article a été élaboré pour la série d'articles du Cadre intégré renforcé sur l'aide pour le commerce et est basé sur un document d'orientation intitulé Leveraging the Digital Transformation for Development: A Global South Strategy for the Data-driven Economy, publié par le Centre pour l'innovation dans la gouvernance internationale en avril 2019.

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* Dan Ciuriak est Directeur de recherche au Centre pour l'innovation dans la gouvernance internationale d'Ottawa (Canada). Maria Ptashkina est candidate au doctorat en économie à l'Université Pompeu Fabra de Barcelone (Espagne).

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Cette série a été financée par le gouvernement australien par l'intermédiaire du Département des affaires étrangères et du commerce. Les opinions exprimées dans cette publication sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles du gouvernement australien.