Juin 22, 2021

Une année sous le signe de la numérisation pour les femmes entrepreneurs?

La pandémie de COVID‑19 a transformé l'écosystème commercial pour les femmes des pays en développement

Lorsque les confinements liés à la COVID‑19 ont commencé et que les frontières ont été fermées en mars 2020, Euphrosine a vu ses ventes d'huile d'avocat s'effondrer au Rwanda. Elle a donc créé une boutique en ligne sur le site Web de son entreprise pour continuer à vendre ses produits.

La pandémie de COVID‑19 a eu des répercussions particulièrement importantes sur les moyens de subsistance, les entreprises et le commerce des pays les moins avancés (PMA). Selon un rapport de l'OMC, les PMA ont enregistré une baisse de 10,3% des exportations en 2020 par rapport à 2019, et un recul de 10,5% des importations, ce qui a entraîné une importante perte de revenus. Le secteur du tourisme, bien établi et en plein essor, a été mis à l'arrêt, et l'activité économique a pâti de l'effondrement de 67% des arrivées de touristes internationaux dans les PMA. Les liens commerciaux ont également été mis à mal par le manque de connectivité.

 

Le tableau est encore plus sombre pour les femmes entrepreneurs de ces pays, car elles souffrent davantage des distorsions de l'écosystème commercial, comme l'a clairement montré la pandémie de COVID‑19.

Les femmes, le commerce et la COVID‑19

L'activité économique et le commerce reposent sur un vaste écosystème réunissant diverses parties prenantes. Pour les femmes commerçantes et entrepreneurs des PMA, il s'agit notamment d'acteurs intervenant tout au long de la chaîne de valeur, tels que des fournisseurs de matières premières, des coopératives, des transporteurs, des gestionnaires d'entrepôts et des compagnies aériennes, pour n'en citer que quelques‑uns. Certains éléments tels que des procédures douanières claires, des systèmes bancaires bien établis et une bonne connectivité Internet sont tout aussi essentiels.

La pandémie de COVID‑19 a ébranlé ces systèmes et ces parties prenantes. Les femmes entrepreneurs ont dû faire preuve de créativité pour continuer à faire des affaires tout en s'adaptant aux complexités découlant de la fermeture des frontières et des confinements. Les modèles traditionnels de commerce impliquant le déplacement physique des personnes pour faciliter les transactions n'étaient plus valables, et le commerce électronique et numérique s'est imposé comme le moyen le plus viable pour faire des échanges commerciaux. Euphrosine a réagi en s'associant à d'autres entreprises pour partager les frais d'expédition des bouteilles dont elle a besoin pour vendre son huile.

La culture numérique reste faible dans les PMA, en particulier chez les femmes, et les avantages découlant du commerce numérique sont très mal connus. La connectivité Internet est très coûteuse et les infrastructures informatiques ne sont pas bien réparties. Des études confirment que le taux de pénétration d'Internet dans le monde est de 48% pour les femmes, contre 58% pour les hommes. Mais même si de plus en plus de personnes dans les pays en développement commencent à utiliser Internet, le fossé numérique entre les sexes se creuse en réalité. Dans les PMA, 14% seulement des femmes utilisent Internet, contre 24% des hommes.

Lorsque la pandémie s'est déclarée, les femmes des PMA manquaient de moyens de connexion numérique. De nombreuses femmes qui utilisaient leurs téléphones mobiles pour leurs communications quotidiennes n'utilisaient pas Internet à des fins professionnelles. Il existait d'importantes lacunes dans les compétences telles que le marketing en ligne.

Le passage au numérique sous l'effet de la pandémie

Les femmes sont résilientes, elles s'adaptent et apprennent vite. Les petits commerçants des marchés de fruits et légumes de Kampala, en Ouganda, en sont la preuve. Avant la pandémie de COVID‑19, les ventes via des plates‑formes numériques et en ligne étaient quasiment inexistantes. Suite au déclenchement de la pandémie, et compte tenu du fait que les affaires s'étaient arrêtées sur les marchés en raison des restrictions de déplacement, la plate-forme de commerce électronique Jumia et le PNUD se sont associés pour mettre en relation les vendeuses et les consommateurs en ligne. Cette initiative a été lancée en collaboration avec le Ministère du commerce, un partenaire clé du Cadre intégré renforcé (CIR) qui soutient les efforts entrepris par l'Ouganda pour s'intégrer dans l'économie commerciale mondiale.

La plupart des vendeuses avaient un faible niveau d'instruction et n'étaient que peu, voire pas du tout, familiarisées avec les plates‑formes en ligne pour les transactions commerciales. Au départ, l'initiative a fait découvrir la plate‑forme de commerce électronique aux vendeuses de cinq marchés, mais en l'espace de trois semaines, deux autres marchés étaient venus s'ajouter. Chaque marché regroupe plus de 700 femmes de toute la chaîne de valeur agricole, depuis les producteurs jusqu'aux grossistes, aux détaillants et aux exportateurs. La mise en place de Jumia a eu un impact considérable et a permis aux femmes de continuer à percevoir des revenus même pendant le confinement.

Les initiatives telles que celle mentionnée ci‑dessus offrent des possibilités, mais leur mise en œuvre n'est pas sans difficultés. Toutes les femmes qui auraient pu en bénéficier ne disposent pas d'un smartphone. D'après le Mobile Gender Gap Report 2020, les femmes des pays à faible revenu et à revenu intermédiaire ont 8% de chances de moins que les hommes de posséder un téléphone mobile, ce qui signifie que l'écart entre les femmes et les hommes possédant un téléphone mobile se chiffre à 165 millions de personnes.

Ces difficultés sont encore aggravées par les attentes sociétales et culturelles selon lesquelles les femmes doivent s'occuper des tâches domestiques une fois rentrées du travail. Il n'est pas toujours possible pour les femmes de jongler entre leur rôle de soutien de famille et leur rôle professionnel.

Tirer parti des ressources locales pour passer au numérique

Des approches créatives et innovantes sont nécessaires pour relever rapidement certains des défis auxquels sont confrontés les femmes entrepreneurs des PMA qui souhaitent profiter des avantages du commerce numérique et du commerce électronique.

Des solutions simples, telles que l'utilisation des langues locales sur les plates‑formes numériques, permettent aux femmes de se sentir en confiance et de s'intéresser à la connectivité. Presque toutes les femmes commerçantes des PMA sont membres d'une association ou d'un groupe d'entreprises. Les membres de ces groupes ont généralement différents niveaux de connaissance des technologies de l'information, les jeunes femmes étant plus expertes que les plus âgées. Celles qui ont un niveau de connaissance plus élevé peuvent être encouragées à soutenir leurs pairs par le biais de formations de mentorat, en leur donnant des explications simples et, dans la mesure du possible, en effectuant des transactions à leur place dans le cadre d'une formation sur le tas pour les aider à prendre confiance.

Les stratégies hybrides combinant les nouvelles approches numériques et les approches traditionnelles devraient être exploitées et renforcées par les gouvernements et les partenaires de développement afin de relever les défis actuels, en particulier ceux qui concernent les femmes. Le CIR, en collaboration avec l'Union internationale des télécommunications (UIT), a lancé un programme intitulé "Les technologies – catalyseur de débouchés économiques pour les femmes" au Burundi, en Éthiopie et en Haïti" visant à renforcer les compétences numériques des femmes et à réduire la fracture numérique entre les hommes et les femmes. Il faut multiplier les interventions de ce type, en particulier dans les PMA, afin d'accroître le nombre de femmes dans le monde des affaires et du commerce, tout en leur faisant mieux comprendre la complexité de la gestion d'une entreprise prospère. Ces efforts permettront d'ouvrir la voie aux femmes déjà actives dans le commerce pour qu'elles puissent pénétrer les marchés régionaux et internationaux.

Il est possible de bâtir un avenir meilleur en renforçant les capacités en matière de compétences numériques, en soutenant les politiques numériques axées sur l'égalité hommes‑femmes qui améliorent l'autonomisation économique des femmes, et en favorisant la mise en place de programmes de mentorat commercial. La pandémie pourrait alors, après avoir fait des ravages dans le monde des affaires et du commerce, servir de catalyseur à la numérisation, dont les femmes seraient les principales bénéficiaires.

Quant à Euphrosine, après avoir suivi un apprentissage numérique intensif pour mettre en place la boutique en ligne de son entreprise, elle a également rejoint d'autres plates‑formes de commerce électronique au Rwanda pour aider à stimuler les ventes de son entreprise d'huile d'avocat.

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Avertissement

Les vues et opinions exprimées sur la plate forme Nouvelles du commerce pour le développement sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles du CIR.