Février 11, 2020

Récente évolution des exportations des pays en développement à l'ère du populisme

  • Le Global Trade Alert, qui a pour but de surveiller les actions des gouvernements et leur influence sur le commerce mondial, examine, dans son dernier rapport, si l'accès des pays en développement aux grands marchés étrangers a changé avec l'avènement du populisme.

  • L'analyse des données commerciales les plus récentes révèle que, dans l'ensemble, tous les groupes de pays en développement, y compris les pays les moins avancés, ont vu leur accès aux marchés s'améliorer en Chine, tandis que les distorsions des échanges sur les grands marchés émergents du G 20 ont eu l'effet inverse. La politique commerciale des États-Unis a pour sa part restreint l'accès au marché des pays en développement à revenu intermédiaire supérieur.

  • Dans leurs constatations, les auteurs mettent en garde contre toute généralisation quant aux répercussions des changements de politique commerciale liés à l'ère populiste sur les perspectives d'exportation des pays en développement, car il convient de tenir compte des réformes commerciales mais aussi du recours au protectionnisme.

Pour beaucoup, les politiques commerciales dites de "l'Amérique d'abord" ("America First") introduites par l'administration Trump sont un symbole marquant de la dérive actuelle vers des politiques populistes et nationalistes. Cependant, le populisme ne se cantonne pas aux États‑Unis. Les autres pays peuvent malheureusement être moins enclins à suivre les normes commerciales multilatérales si les leaders du système commercial mondial ne montrent pas l'exemple. Par conséquent, c'est dans une perspective mondiale qu'il faudrait examiner l'évolution des exportations des pays en développement au cours des dernières années.

Dans le dernier rapport de Global Trade Alert nous avons cherché à savoir si l'accès des pays en développement aux grands marchés étrangers avait beaucoup changé durant l'ère populiste. Si cet accès au marché est souvent conditionné par des régimes spéciaux applicables aux importations en provenance de pays en développement (choisis spécifiquement), tels que les schémas de préférences généralisées, d'autres changements de politique peuvent aussi impacter les débouchés commerciaux des exportateurs des pays en développement et il faut également en tenir compte.

L'examen de l'accès des pays en développement aux plus grands marchés émergents, et pas seulement aux économies des plus grands pays industrialisés, peut révéler dans quelle mesure les changements de politique commerciale pendant l'ère populiste ont affecté les flux commerciaux dits Sud‑Sud ainsi que les flux commerciaux Nord‑Sud.

Plus précisément, nous prenons en considération quatre groupes d'exportateurs des pays en développement: les pays les moins avancés (PMA), les membres de l'Union africaine ainsi que les pays que la Banque mondiale désigne comme à revenu intermédiaire, ceux de la tranche inférieure et ceux de la tranche supérieure. De toute évidence, l'appartenance à ces groupes n'est pas mutuellement exclusive, mais il est néanmoins utile de dresser une synthèse de l'exposition moyenne des exportations de marchandises de chaque groupe aux changements de politique commerciale effectués sur les marchés destinataires entre le 1er janvier 2017 et le 15 novembre 2019.

À ces fins, nous retenons les marchés de destination suivants: la Chine, l'Union européenne (UE), les États‑Unis, les autres grands marchés émergents du Groupe des BRICS (Brésil, Russie, Inde et Afrique du Sud) et le G‑20. Pour chaque groupe d'exportateurs de pays en développement et chaque marché de destination, nous avons calculé le pourcentage des exportations bilatérales de marchandises s'agissant de produits pour lesquels des réformes politiques facilitant les importations et des interventions politiques entravant les importations ont été adoptées pendant l'ère populiste. Ces calculs utilisent les dernières données les plus pointues sur le commerce international disponibles dans la base de données Comtrade des Nations Unies.

La partie supérieure du graphique ci‑dessous résume les constatations relatives aux PMA et au Groupe de l'Union Africaine. La partie inférieure du graphique présente les résultats pour les groupes de pays en développement à revenu intermédiaire de la tranche inférieure et de la tranche supérieure. Des différences importantes entre les pourcentages des exportations exposées à des réformes commerciales et des exportations soumises à des distorsions des échanges, quel que soit le marché de destination, indiquent une modification de l'accès aux marchés des marchandises pour l'économie en question pendant l'ère populiste. Les différences entre les pourcentages d'exposition aux exportations selon les marchés de destination peuvent montrer dans quelle mesure les changements de politique commerciale durant l'ère populiste ont impacté les échanges de marchandises Nord‑Sud et Sud‑Sud.

 

Changements dans le traitement des exportations des pays en développement pendant l'ère populiste

Changes in the treatment of developing country exports during the Populist era

Changes in the treatment of developing country exports during the Populist era

Source: Global Trade Alert

Des résultats mitigés pour le commerce Sud‑Sud

Les quatre groupes de pays en développement ont vu leur accès au marché s'améliorer pour plus de la moitié de leurs exportations vers la Chine (voir les premières colonnes des deux parties du graphique). Par ailleurs, entre les exportations exposées aux réformes commerciales chinoises et les exportations soumises aux distorsions commerciales chinoises, la balance penche fortement en faveur des premières, ce qui est globalement favorable au commerce Sud‑Sud.

Toutefois, lorsque les marchés de destination sont les autres BRICS, grandes puissances commerciales des marchés émergents, la situation est inversée. Plus de la moitié des exportations en provenance des PMA, de l'Union africaine et des deux groupes de pays en développement à revenu intermédiaire se sont heurtées à des distorsions des échanges pratiquées par ces BRICS pendant l'ère populiste. L'exposition à leurs réformes commerciales a été beaucoup plus faible. Parmi les grands marchés émergents membres du G‑20, la Chine avait donc une combinaison de politiques clairement différente.

La politique commerciale des États‑Unis à l'égard des pays en développement à revenu supérieur s'est dégradée pendant l'ère populiste

Si l'on compare les données présentées dans les colonnes relatives aux États‑Unis en tant que marché de destination dans la partie supérieure et dans la partie inférieure du graphique, on constate que, pendant l'ère populiste, les États‑Unis ont restreint l'accès des pays en développement à revenu intermédiaire supérieur à leur marché. L'écart entre l'exposition des exportations de ces pays en développement aux réformes commerciales américaines d'une part et aux distorsions des échanges d'autre part est d'environ 15 points de pourcentage.

Cette constatation, qui indique un changement de politique de la part de Washington, est cohérente avec les affirmations du gouvernement des États-Unis selon lesquelles certains pays en développement à revenu élevé s'accrochent indûment au statut de pays en développement à l'Organisation mondiale du commerce.

L'évolution du traitement commercial, par l'UE, des exportations des pays en développement est, en revanche, relativement symétrique. Autrement dit, les groupes de pays en développement dont les exportations étaient plus exposées aux restrictions des importations sous l'ère populiste ont aussi été généralement plus exposés aux mesures qui ouvrent les marchés européens. Rien ne laisse toutefois présumer que ce résultat découlait d'une décision délibérée des responsables politiques à Bruxelles.

De manière générale, ces résultats incitent à se méfier de toute généralisation concernant les répercussions qu'ont eues les changements de politique commerciale durant l'ère populiste sur les perspectives d'exportation des pays en développement. Il convient de tenir dûment compte des réformes commerciales mais aussi du recours au protectionnisme. En outre, penser en termes Nord‑Sud ou Sud‑Sud induit en erreur. Les gouvernements des pays en développement doivent procéder à des évaluations individuelles de ce qui est en jeu lorsque les principaux acteurs modifient leur politique commerciale au fil du temps.

 

 

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Simon J. Evenett est Professeur de commerce international et de développement économique à l'Université de Saint Gall (Suisse), et Coordonnateur du Global Trade Alert. Johannes Fritz est titulaire d'une bourse de la Fondation Max Schmidheiny à l'Université de Saint Gall.

Crédits

Header image - ©Tristan Taussac via Flickr Creative Commons Attribution-NoDerivs 2.0 Generic (CC BY-ND 2.0) https://creativecommons.org/licenses/by-nd/2.0/

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