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Novembre 09, 2021

Comptabilisation du carbone dans les exportations de produits alimentaires

Alexander Kasterine examine la manière dont les préoccupations liées aux changements climatiques modifient les exigences du marché pour les exportateurs de produits alimentaires des pays en développement

Le pouvoir du consommateur dans la lutte contre les changements climatiques

Les changements climatiques influencent la manière dont les personnes consomment les produits alimentaires. L'expression "kilomètres alimentaires" a été utilisée dès les années 2000 en Europe et aux États-Unis par les agriculteurs et les paysans pour mettre en évidence le pouvoir des consommateurs. Elle promeut l'idée selon laquelle la distance parcourue par un produit du producteur au consommateur contribue de manière significative à l'empreinte carbone globale d'une denrée alimentaire.

Ce concept a suscité l'inquiétude des exportateurs des pays en développement qui sont situés à de grandes distances de leurs marchés d'exportation. En 2007, Soil Association, l'un des principaux organismes de certification biologique du Royaume-Uni, a annoncé qu'il envisageait d'interdire la certification des produits biologiques acheminés par avion au Royaume-Uni. Il est ressorti de recherches menées à l'époque que plusieurs milliers de familles africaines risquaient d'accuser une perte de revenu si des obstacles entravaient l'accès à ces marchés de produits haut de gamme. Après une consultation, l'organisme de certification a décidé d'abandonner cette idée, reconnaissant les avantages que ce commerce avait pour les petits agriculteurs des pays en développement.

Le maintien de l'accès au marché

C'est à cette époque que l'expression "kilomètres équitables" a été inventée, avant de prendre le pas sur l'expression "kilomètres alimentaires". Étant donné que l'empreinte carbone des agriculteurs d'Afrique subsaharienne est 30 fois inférieure à celle des consommateurs qui achètent leurs produits, il semblerait "juste" qu'ils puissent transporter leurs produits jusqu'aux marchés, quelle que soit la distance à parcourir.

En outre, bien qu'elle émet moins de 4% des émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES), l'Afrique subsaharienne est très vulnérable aux effets négatifs des changements climatiques. L'imposition d'obstacles à l'accès aux marchés au nom de la lutte contre les changements climatiques n'est pas acceptable à cet égard.

La démystification des "kilomètres alimentaires"

À l'époque, les experts se sont mis d'accord sur le fait que les "kilomètres alimentaires" étaient un indicateur trompeur de la durabilité des produits alimentaires. Aujourd'hui, ce concept est toujours à l'examen. Comme l'ont montré Xu et al en 2021, seuls 12% des émissions de gaz à effet de serre (GES) générés par les produits alimentaires proviennent de leur transport vers les marchés. La majorité des émissions sont générées pendant la phase de production. L'intensité de la gestion des terres (par exemple le labourage, la culture du sol, la plantation des cultures, la fertilisation et l'irrigation), l'utilisation de produits agrochimiques, la transformation et l'ampleur du déboisement sont autant d'éléments contribuant de manière significative à l'empreinte carbone des aliments.

Les choix alimentaires jouent également un rôle important dans l'empreinte carbone des achats alimentaires d'un ménage. En 2008, Weber et Matthews ont montré qu'en renonçant à la viande rouge, un ménage moyen pouvait réduire plus efficacement son empreinte environnementale liée à l'alimentation qu'en "achetant local". En effet, ils ont constaté que le fait de remplacer ne serait-ce qu'à peine un jour par semaine (en termes de calories consommées) la viande rouge et les produits laitiers par du poulet, du poisson, des œufs ou des légumes permettait de réduire les émissions de gaz à effet de serre davantage qu'en achetant exclusivement des aliments produits localement.

Le fret aérien est une activité à forte intensité de carbone

Tandis que le transport maritime et routier n'a qu'un impact minime sur l'empreinte carbone des aliments, le fret aérien l'alourdit considérablement.

Le fret aérien est utilisé pour le transport des denrées périssables, notamment les fruits, les légumes, le poisson et les fleurs. L'utilisation du fret aérien présente des avantages concurrentiels puisque les délais d'expédition sont plus courts et plus fiables. Les exportateurs des PMA qui ont recours au fret aérien sont notamment l'Éthiopie, le Mali, l'Ouganda et le Sénégal. En 2008, Poore et Nemecek ont estimé que ce mode de transport émettait 50 fois plus de CO2-eq qu'un bateau par tonne-kilomètre.

Les impacts sur les exportateurs des PMA

Outre des données empiriques, il existe peu de données, voire aucune, sur la façon dont les campagnes de sensibilisation sur les "kilomètres alimentaires" ont influé sur les exportations des PMA. Selon l'Organisation pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), les exportations de fruits et légumes des pays à faible revenu ont été multipliées par trois entre 1995 et 2018. Les exportateurs occupent toujours une position de niche dans la fourniture de produits hors saison. Certains signes indiquent que les détaillants des marchés de l'UE encouragent les fournisseurs à recourir au transport maritime plutôt qu'au fret aérien.

Le régionalisme vise aujourd'hui des objectifs plus larges

Bien que démystifié, le concept de "kilomètres alimentaires" reste une notion fiable dans l'esprit des consommateurs, et il est promu par des agriculteurs, des détaillants alimentaires et même des organisations influentes telles que l'ONU. Cependant, il s'inscrit désormais dans un objectif plus large de promotion de la résilience économique et climatique au niveau local. Les détaillants des pays riches encouragent la consommation locale, qu'ils associent avec le "raccourcissement des chaînes d'approvisionnement", le renforcement de la résilience et la préservation de la biodiversité. Face aux confinements liés à la COVID-19, les consommateurs ont cherché des producteurs locaux de produits alimentaires pour combler le vide causé par la perturbation des chaînes d'approvisionnement.

La mesure des émissions entraîne des frais pour les exportateurs

Dans les pays en développement, les exportateurs de denrées alimentaires doivent aujourd'hui faire face à de nouveaux obstacles techniques et frais administratifs liés au climat. En réponse aux demandes de leurs investisseurs, par exemple le groupe de travail consacré aux risques financiers liés au climat, et eu égard à l'impact des changements climatiques sur leurs résultats à long terme, les grandes entreprises demandent à leurs fournisseurs de communiquer des informations sur les émissions générées par leur production de denrées alimentaires (connues sous le nom d'émissions de niveau 3).

On ne connait pas le nombre d'entreprises qui mesurent les émissions de niveau 3, et la collecte des données est peu transparente. Cependant, la tendance qui se dessine est claire. Selon une entreprise qui exporte des denrées alimentaires de pays africains vers le Royaume-Uni, "les détaillants nous demandent maintenant de communiquer des données sur les émissions (via les portails Web des fournisseurs) ainsi que d'indiquer si nous visons des objectifs d'émissions nulles et, le cas échéant, si ces objectifs sont validés par l'initiative Science based Targets (SBT)". La collecte de données sur les émissions peut être un exercice complexe et coûteux. Les entreprises devront donc supporter des coûts supplémentaires si elles veulent se conformer aux nouvelles exigences.

À l'avenir, les exportateurs des PMA pourraient également avoir à supporter de nouveaux coûts d'établissement des rapports pour se conformer à la Loi européenne sur le devoir de diligence, qui porte sur l'environnement, les droits de l'homme et la bonne gouvernance. Le Centre pour la promotion des importations (CBI) du Ministère néerlandais des affaires étrangères prévoit que cette loi s'appliquera en 2023 aux grandes entreprises et aux "PME à haut risque" qui, à leur tour, "devront connaître et encadrer les pratiques commerciales de leurs fournisseurs et sous-traitants. Il pourrait s'agir de clauses contractuelles, de codes de conduite ou d'une certification délivrée par des auditeurs indépendants".

Les entreprises doivent faire face à ces risques et aux contraintes administratives connexes en plus des coûts de mise en conformité avec les normes de durabilité qu'elles supportent déjà.

Il convient de garder à l'esprit que les coûts des conséquences physiques des changements climatiques pour les exportateurs de denrées alimentaires en Afrique dépassent de loin les coûts liés au marché décrits dans le présent article.

Les débouchés de marché liés aux changements climatiques

Malgré les coûts élevés de l'adaptation aux changements climatiques, de nouveaux débouchés apparaissent sur les marchés des biens et services liés aux changements climatiques, tant en ce qui concerne l'atténuation que l'adaptation. Parmi les exemples relevés par l'Institut international du développement durable (IIDD), on peut citer les biens permettant de gérer les risques d'adaptation dans la chaîne de valeur (par exemple les vêtements à base de fibres spéciales dont la fabrication est moins gourmande en eau ou les aliments produits avec de l'eau recyclée), les biens utilisés comme intrants dans les efforts d'adaptation (par exemple l'irrigation goutte à goutte) et les services d'adaptation.

En ce qui concerne l'atténuation, la nécessité de réduire la consommation d'énergie des entreprises a créé une demande pour les services permettant une utilisation efficace des ressources et les innovations en matière d'économie circulaire.

Le Carbon Disclosure Project (CDP) va jusqu'à dire que les possibilités pour les 500 entreprises qu'il a interrogées en 2018 l'emportent sur les risques. La promotion de l'innovation, l'augmentation de l'investissement du secteur public dans la recherche-développement, l'accès au financement vert et l'établissement de liens avec les marchés seront les clés de la réussite dans ce domaine.

L'amélioration de la conformité environnementale grâce à certains débouchés

En 2007, on estimait que les "kilomètres alimentaires" risquaient d'entraver l'accès aux marchés des entreprises des pays africains exportateurs de produits alimentaires. Il s'agit d'un concept erroné et peu utile, mais qui s'est avéré durable. Aujourd'hui, les obstacles au commerce liés au climat prennent la forme de bilans carbone et de processus de vérification de la conformité aux exigences en matière de carbone. Ces processus peuvent être difficiles à mettre en œuvre sur le plan technique et entraîner des frais administratifs, ce qui peut poser problème aux petites entreprises. Outre la prise en charge des coûts d'adaptation, la recherche d'un moyen de se conformer à ces processus fera partie de la stratégie commerciale de toute entreprise performante. Il en va de même pour l'identification et l'exploitation de nouveaux débouchés de marché pour les biens et services liés au climat.

Alexander Kasterine est conseiller principal au sein de la Division de support aux entreprises et institutions du Centre du commerce international (CNUCED/OMC). Cet article présente les vues de l'auteur et ne représente pas forcément celles de l'ITC. Il a été élaboré à la suite du dialogue de l'OMC sur le commerce des produits alimentaires consacré au thème des "kilomètres alimentaires", qui s'est tenu le 5 octobre 2021. L'auteur remercie l'OMC de l'avoir invité à participer en tant qu'intervenant et exprime sa gratitude à Robert Hamwey (CNUCED), Mathieu Lamolle et Bilal Qureshi (tous deux de l'ITC) pour leurs observations sur ce projet. Les éventuelles erreurs sont imputables à l'auteur uniquement.

 

Avertissement

Les vues et opinions exprimées sur la plate forme Nouvelles du commerce pour le développement sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles du CIR.