Petit marché, grandes ambitions

La "bourse" de la pomme de terre du Bhoutan est en ligne

La Bourse de New York et de la Bourse royale du Bhoutan (RSEBL) ont plus en commun qu'on ne pourrait le penser.

La première a débuté en 1792, lorsqu'un petit groupe de marchands et de courtiers de la ville se sont réunis à New York, sous un platane, pour n'échanger que cinq titres en tout et pour tout. La seconde a été créée en 1993 lorsque l'État bhoutanais a cédé des parts de quatre entreprises publiques.

"Dans les deux cas, il y avait un petit marché et de grandes ambitions", estime M. Tshewang Dorji, coordonnateur de l'Unité nationale de mise en œuvre (UNMO) du Cadre intégré renforcé (CIR) au Ministère des affaires économiques du Bhoutan.

Avec le soutien du CIR et dans le cadre de la Bourse royale du Bhoutan, M. Dorji a supervisé l'une des initiatives pilotes les plus réussies de la RSEBL: la bourse des marchandises. Axé sur le commerce des pommes de terre, ce projet visait à assurer la transition de la vente aux enchères traditionnelle à un système électronique, dans le but d'accroître la transparence des prix et de réduire les coûts de transaction.

« Que cela nous plaise ou non, le commerce électronique est en marche. Nous devons l'adopter et essayer d'en tirer parti. »
- Tshewang Dorji, coordonnateur de l'Unité nationale de mise en œuvre (UNMO) du Cadre intégré renforcé (CIR) au Ministère des affaires économiques du Bhoutan

M. Dorji explique que, depuis le lancement du projet d'enchères électroniques en 2017, le processus de vente s'est accéléré et la marge bénéficiaire des producteurs de pommes de terre du Bhoutan a augmenté de 330 dollars EU par chargement.

La pomme de terre est l'un des dix principaux produits d'exportation du Bhoutan. Le pays en a exporté pour une valeur de 8,81 millions de dollars EU en 2016, principalement vers l'Inde.

Une fois les pommes de terre récoltées, elles sont transportées par camion sur des centaines de kilomètres le long de routes de montagne venteuses et escarpées jusqu'à l'un des trois marchés aux enchères permanents situés à la frontière entre le Bhoutan et l'Inde. À l'arrivée, les agriculteurs doivent souvent faire la queue pendant des heures pour négocier un prix avec un courtier. Ensuite, une fois le prix convenu, il peut s'écouler deux à trois jours avant que le paiement n'intervienne.

"C'est un processus long et fastidieux", raconte M. Dorji.

Vers la fin de 2017, la bourse des marchandises du Bhoutan a lancé sa première vente aux enchères en ligne à Phuntsholing, une ville du sud du pays connue comme le cœur de l'économie bhoutanaise. Un grand écran a été installé dans la cour du marché et, pour la première fois, agriculteurs et commerçants ont pu voir toutes les pommes de terre disponibles ce jour‑là, ainsi que les prix acheteur et vendeur.

"C'était soudain plus transparent, car tout le monde avait accès à un prix de référence neutre et pouvait observer l'évolution de l'offre et de la demande", se souvient M. Dorji. "En plus, les coûts de transaction ont baissé, car il est plus facile de trouver des acheteurs ou des fournisseurs sur un marché centralisé."

Les enchères électroniques ont également permis aux agriculteurs d'accroître leurs profits.

C'est ce que décrit M Dorji: "Auparavant, il s'agissait d'un système individualisé dans lequel l'acheteur et le vendeur négociaient en face‑à‑face. Aujourd'hui, c'est un système ouvert: si les vendeurs estiment que le prix de l'acheteur est trop bas, ils peuvent simplement attendre une autre proposition."

"Les agriculteurs gagnent jusqu'à 30 000 ngultrum (420 dollars EU) de plus par chargement en utilisant la plate‑forme en ligne plutôt que la méthode conventionnelle de mise aux enchères."

L'achat de machines pour évaluer la qualité des pommes de terre (elles sont calibrées et triées en fonction des défauts) a également entraîné une hausse des prix.

En effet, d'après M. Dorji, "Les revendeurs font davantage confiance à la qualité des pommes de terre qu'ils achètent lorsqu'elles sont passées par la calibreuse, donc ils sont prêts à payer plus cher."

Duba est l'un des 266 agriculteurs à avoir utilisé le système de vente aux enchères en ligne. Venu du village reculé de Khotakha, où les paysans dépendent des pommes de terre pour leur subsistance, il préfère les enchères en ligne car le paiement est rapide.

Comme l'explique M. Dorji, "Le système en ligne permet aux agriculteurs de recevoir les paiements dans la journée, au lieu de devoir attendre deux ou trois jours."

Au total 1,25 million de kilogrammes de pommes de terre (soit 6% des pommes de terre vendues au Bhoutan) ont déjà été vendus en 2018 grâce aux enchères en ligne.

Par ailleurs, la participation des femmes a augmenté.

"En 2017, aucune femme n'a participé; mais cette année elles étaient 40", indique M. Dorji. "Nous espérons que la saison prochaine, ce nombre augmentera encore à mesure que la plate‑forme en ligne deviendra plus prisée."

Accroître la popularité du système d'enchères en ligne fait partie de la vision plus large du Bhoutan en faveur du commerce électronique.

"Que cela nous plaise ou non, le commerce électronique est en marche. Nous devons l'adopter et essayer d'en tirer parti", estime M. Dorji.

Il ajoute: "Cependant, il y a de nombreuses difficultés à surmonter. Comme la plupart des agriculteurs sont analphabètes, il peut être difficile pour eux d'utiliser la plate‑forme."

C'est pourquoi le projet comporte également un volet éducatif.

"Nous nous sommes rendus dans des villages de toutes les régions productrices de pommes de terre du Bhoutan pour informer plus de 1 600 agriculteurs sur la façon d'utiliser la plate‑forme, sur les avantages des enchères en ligne et pour répondre à leurs questions ou préoccupations", explique M. Dorji.

Un autre grand défi est d'établir la confiance dans un nouveau système.

"Les agriculteurs sont habitués à une économie locale basée sur l'argent comptant, où les gens n'ont pas de compte bancaire. Leur présenter les transactions en ligne comme étant sûres et dignes de confiance peut prendre du temps, mais nous sommes convaincus qu'avec le temps ils apprécieront tout le potentiel qu'offre l'adoption de ces nouveaux systèmes", déclare M. Dorji.

Compte tenu du succès de cette initiative pilote, l'étape suivante consistera à mettre en place des enchères en ligne sur tous les marchés de pommes de terre du pays.

"Nous aimerions également mettre au point une application permettant aux producteurs et aux commerçants d'acheter et de vendre directement sur leur téléphone portable sans avoir à quitter leur ferme ou leur bureau", annonce M. Dorji.

La cardamome devrait être la prochaine marchandise cotée sur la plate‑forme de la Bourse royale du Bhoutan.

Et M. Dorji de conclure: "Le potentiel est énorme et nous avons l'intention de tirer le meilleur parti de cette opportunité."

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CREDITS: Header image - The potato grading machines, procured by Food Corporation of Bhutan Limited (FCB) in collaboration with Royal Securities Exchange of Bhutan Limited, facilitate online auctioning for the farmers. Sellers have greater trust in the quality of the potatoes that have been through the machines, so that they are willing to pay higher prices. ©Enhanced Integrated Framework (EIF) National Implementation Unit (NIU), Bhutan