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Novembre 16, 2021

L’industrie des services: la nouvelle base du développement au XXIe siècle?

           Historiquement, la production manufacturière a été le moteur de la croissance économique des pays en développement, mais une nouvelle étude de la Banque mondiale souligne le potentiel du secteur des services dans ces pays. Quelles seraient les implications de ce changement pour les pays les moins avancés?

En théorie, il a longtemps été considéré que les industries manufacturières étaient un moteur de croissance économique essentiel au développement d'un pays, c’est du moins ce que l’on a observé sur ces trente dernières années. Toutefois, il est avancé dans une nouvelle étude que ce type d’industrie pourrait ne plus être l'option la plus efficace en matière de développement.

Les pays en développement et les pays les moins avancés (PMA) sont souvent tournés vers une industrialisation axée sur l’exportation, qui repose fortement sur les industries manufacturières.

La crise de la COVID‑19 a démontré récemment les limites de ce type de développement. L'industrie du textile, par exemple, est un secteur que l’on retrouve beaucoup dans les PMA voulant débuter leur développement économique. Des pays comme le Bangladesh ont même intégré leurs industries du textile dans les chaînes de valeur mondiales. Cependant, la pandémie a rapidement mis en avant les faiblesses de ces chaînes de valeur lorsque par exemple des usines de vêtements dans ce pays ont fait face à des annulations massives de commandes de la part d'entreprises occidentales de vente au détail.

Outre le secteur du textile, la pandémie de COVID‑19 a révélé la vulnérabilité des chaînes d'approvisionnement de nombreux autres secteurs, y compris l'industrie agroalimentaire, mettant de nombreux travailleurs dans des situations précaires.

Est‑ce qu'une réorientation vers une autre industrie pourrait compenser les effets subis par ces chaînes de valeur à haut risque?

Quel rôle l'industrie des services peut‑elle jouer en faveur de la croissance?

Une nouvelle étude de la Banque mondiale porte sur la manière dont le secteur des services pourrait contribuer au développement dans les pays à revenu faible et intermédiaire. Le secteur des services comprend des industries telles que l'hôtellerie, le tourisme, la vente au détail, mais également, les services bancaires, de transport, de distribution les services administratifs et de soutien. L'économie du développement a longtemps laissé le modèle du service de côté ou l'a tout bonnement ignoré. Pourtant, ce secteur s'est développé plus rapidement que le secteur manufacturier, en particulier dans les économies en développement et représente actuellement 45% du PIB de ces économies.

Les modèles de croissance s'éloignent donc du développement fondé sur l'industrie manufacturière et se tournent vers le développement fondé sur les services. Gaurav Nayyar, coauteur du livre de la Banque mondiale, a noté que 50% des travailleurs dans les pays à revenu faible et intermédiaire sont actuellement employés dans le secteur du service et ont gagné en productivité depuis les années 1990.

Il convient de souligner comment l'industrie des services s'en est sortie pendant la pandémie. Selon Richard Baldwin, professeur d'économie internationale à l'Institut de hautes études de Genève et rédacteur en chef de Vox EU, l'industrie des services s'est rapidement adaptée à la nouvelle réalité pandémique.

M. Baldwin a relevé que la pandémie avait contribué à la « désintégration » de la chaîne de valeur des services. La cause de cette désintégration est que désormais, de plus en plus de tâches sont faites par des personnes différentes dans des lieux différents, l'ensemble étant coordonné en ligne. "La pandémie a fait gagner 5 à 10 ans au travail à distance" a déclaré M. Baldwin et ce, couplé à la désintégration de la chaîne de valeur des services, a donné lieu à un changement radical du paysage commercial.

Cela a avant tout augmenté les possibilités pour les personnes basées dans des pays en développement d'accéder à ces chaînes de valeur. De nombreux travailleurs dans les économies en développement constatent également un changement en faveur de l'industrie des services et cherchent du travail dans les services offshore. Cette tendance a été accélérée par les confinements induits par la COVID‑19 et un nombre croissant de personne cherchant du travail à distance.

Difficultés rencontrées dans le passage au développement tiré par les services

Pour que les économies en développement – et en particulier celles des PMA – puissent tirer profit du développement par les services, elles vont devoir renforcer de toute urgence leur infrastructure numérique souligne M. Baldwin.

Ce type de changement ne se fait pas sans difficultés pour les PMA. La connexion internet coûte cher et, bien souvent, les infrastructures numériques sont inégalement réparties : seulement 20% de la population des PMA a accès à Internet. Ainsi, pour que le travail à distance soit un succès, les employés, et même les indépendants, ont besoin d'une connexion Wi‑Fi et d'un raccordement électrique stable. Ceux qui bénéficient de cet avantage se trouvent souvent dans les villes, ce qui pourrait creuser encore le fossé entre les populations rurales et urbaines.

En effet, une des conséquences qui peut être attendue du passage au développement par les services est une polarisation accrue entre différents groupes comme les plus riches et les moins riches ou les populations urbaines et rurales. En outre, l’accès internet n’est pas le même pour les femmes et pour les hommes, comme le montre un rapport de l'Union Internationale des Télécommunications, avec seulement 48% des femmes intégrées dans l'infrastructure numérique contre 58% des hommes.

 

Le rapport de la Banque mondiale prend également note de la manière dont des personnes en âge de travailler font souvent état d'un manque de compétences dans les technologies de l’information et de la communication (TIC) qui constitue une contrainte en matière d'emploi. Ce type d'inégalité socioéconomique ne pourrait qu'être aggravé par un changement en faveur des services. Il conduirait davantage de communautés rurales et marginalisées à ressentir de manière accrue le fossé du numérique.

Une promesse non sans contrainte

Le passage au développement tiré par les services pourrait en fin de compte favoriser ceux qui ont déjà accès à certains privilèges, vivant dans des zones plus urbaines ou ayant accès à l'éducation et la formation. Des efforts multilatéraux sont nécessaires pour garantir que le développement tiré par les services puisse devenir aussi inclusif que possible pour atteindre les femmes comme les hommes, les personnes vivant en zone rurale comme celles vivant en zone urbaine et pour combler le fossé générationnel en termes de compétences afin que les personnes de tous âges puissent rester connectées.

La première étape consiste à renforcer les infrastructures numériques dans les PMA afin de faire en sorte que les chaînes de valeur désintégrées du secteur des services puissent être accessibles aux travailleurs de ces pays. La deuxième consiste à mettre en place des politiques et des programmes pour garantir qu'autant de personnes que possible puissent accéder au secteur des services numérisés et en tirer profit. Un message clé véhiculé par M. Baldwin est que le passage au développement tiré par les services nécessitera que les gouvernements repensent leurs stratégies de développement. Toutefois, même si le développement par les services pourrait dans l'ensemble engendrer des gains nets à l'exportation pour les économies en développement, une difficulté de taille consistera à garantir que celui-ci demeure inclusif.

 

Enfin, avec la crise climatique qui se profile, les voies de développement non industrielles ont un intérêt croissant. Les PMA ne devraient pas avoir à porter seuls le poids du développement durable, mais le passage à l'industrie des services pourrait leur permettre d’en ressortir également gagnants, y compris ceux qui pourraient autrement être laissés pour compte.

Avertissement

Les vues et opinions exprimées sur la plate forme Nouvelles du commerce pour le développement sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles du CIR.