Février 13, 2020

Une fenêtre d'opportunités pour l'Afrique: innovation agricole, intégration et écosystèmes entrepreneuriaux

  • L'agriculture 4.0, stimulée par l'innovation et la technologie, est le catalyseur de systèmes alimentaires plus productifs, plus efficaces et plus durables.

  • La symbiose entre l'agriculture 4.0 et l'intégration régionale peut aider les pays africains à transformer leurs secteurs agricoles et à faire un bond en avant dans le développement économique.

  • Pour saisir cette opportunité, il faudra disposer d'un écosystème entrepreneurial solide qui encourage le développement des entreprises, stimule l'innovation nationale et favorise l'adoption de technologies neutres en termes d'échelle et l'accès à ces technologies dans les chaînes d'approvisionnement agricoles.

L'innovation et la technologie sont en train de transformer radicalement la façon dont nous produisons, commercialisons et consommons les produits agroalimentaires dans le monde entier. Cette dynamique crée des possibilités d'accroître la productivité, l'efficacité et la durabilité des chaînes d'approvisionnement agricoles, ce qui laisse entrevoir de réelles possibilités de remédier à bon nombre d'obstacles à la sécurité alimentaire mondiale.

Le changement technologique et ses applications font désormais partie intégrante du train de mesures en faveur de l'innovation souvent appelé "agriculture 4.0", dans le cadre duquel les technologies observent, mesurent, enregistrent et analysent les données recueillies dans les systèmes alimentaires et y donnent suite afin de maximiser la production, de minimiser les intrants et d'optimiser les flux d'information.

Parallèlement, l'Afrique amorce une plus grande intégration avec la récente ratification de l'accord de libre‑échange continental africain, qui offrira des possibilités de créer des emplois et de stimuler la croissance économique. Étant donné qu'en 2017, approximativement 25% des exportations agroalimentaires africaines totales et 16% des importations agroalimentaires ont eu lieu en Afrique, ce continent recèle un potentiel inexploité considérable pour accroître le commerce intrarégional.

Sur un continent qui doit relever les plus grands défis pour atteindre la sécurité alimentaire –et qui est de plus en plus dépendant des importations de denrées alimentaires –, la symbiose entre les technologies numériques et l'intégration commerciale peut aider les pays africains à stimuler leurs secteurs agricoles et à faire un bond en avant dans le développement économique.

Les technologies numériques offrent des possibilités considérables en matière de transformation agricole en Afrique

Les technologies numériques ont déjà démontré les possibilités considérables qu'elles offrent en matière de transformation agricole et de facilitation des échanges en Afrique.

Les exemples de technologies agricoles mises en œuvre sur le continent vont des programmes d'enregistrement des terres utilisant la technologie des registres distribués (DLT), aux projets d'agriculture de précision comme au Mozambique où des drones à faible coût sont utilisés pour conseiller les agriculteurs sur des décisions relatives à la production, en passant par les projets de lutte contre les parasites et les maladies comme le projet CowTribe au Ghana où des téléphones portables sont utilisés pour fournir des vaccins destinés aux animaux et des renseignements en matière de gestion aux agriculteurs les plus retirés.

En outre, le commerce numérique peut faciliter l'accès à de nouveaux marchés. L'établissement de plates‑formes de commerce électronique est en bonne voie en Afrique. On estime à 264 le nombre de jeunes entreprises de commerce électronique en activité qui mettent en relation les producteurs et les consommateurs et contribuent à l'intégration des communautés rurales. Avec une forte proportion de micro‑, petites et moyennes entreprises (MPME) ainsi que de petits exploitants, le continent a besoin de solutions permettant d'accroître les débouchés de marché pour ces entreprises et ces agriculteurs.

Il est reconnu que le financement du commerce numérique peut notablement contribuer à la résorption du déficit de financement du commerce mondial, qui s'élève à 1 400 à 1 600 milliards de dollars EU et dans lequel l'Afrique intervient pour environ 100 milliards de dollars EU. Les solutions numériques peuvent également permettre un meilleur accès au financement du commerce des MPME, qui sont généralement les plus touchées par ce déficit de financement.

Les contrats intelligents et la technologie des registres distribués peuvent permettre à toutes les parties de disposer d'une plate‑forme unique pour échanger des informations commerciales sous forme numérique, exécuter automatiquement des contrats et des paiements en temps réel et enregistrer un historique immuable des transactions. Ces technologies contribuent à réduire les coûts élevés du financement du commerce grâce à l'amélioration de l'efficacité des processus et des techniques d'atténuation des risques, qui sont souvent des goulets d'étranglement majeurs pour les MPME en matière de crédit.

L'Afrique figurait à l'avant‑garde du financement du commerce numérique au moment où une transaction pilote a été exécutée par Barclays Africa par le biais de la plate‑forme de chaîne de blocs mise en place par Wave, qui a permis d'envoyer du fromage et du beurre irlandais jusqu'aux Seychelles.

Les certificats commerciaux numériques peuvent également faciliter les échanges grâce à l'élimination des documents papier, à la réduction des fraudes et à l'accélération des procédures aux frontières, qui permettent toutes de réduire les coûts.

La Solution ePhyto de la Convention internationale sur la protection des végétaux (CIPV) est un exemple qui aide les gouvernements et les entreprises à commercialiser des plantes et des produits végétaux en leur fournissant une approche harmonisée et normalisée pour l'échange de certificats phytosanitaires électroniques. Le Ghana et le Kenya utilisent déjà ePhyto, et de nombreux autres pays de la région devraient suivre bientôt.

Le renforcement de la traçabilité dans les chaînes de valeur agroalimentaires grâce à l'utilisation de la technologie des registres distribués peut également contribuer à améliorer la sécurité sanitaire des produits alimentaires. Les données sur les produits collectées et stockées dans une base de données partagée comme la technologie des registres distribués fournissent un historique de production vérifiable qui peut être utilisé pour prouver la conformité avec les normes alimentaires et gérer les risques en matière de sécurité sanitaire des produits alimentaires. Une meilleure traçabilité des produits fournit également aux consommateurs des informations détaillées sur la manière dont leurs aliments sont produits, ce qui favorise le développement de chaînes d'approvisionnement agricoles plus durables et plus responsables.

La concrétisation de ce potentiel implique de se doter d'écosystèmes entrepreneuriaux solides

Pour tirer parti des possibilités de transformation agricole qui découlent des technologies émergentes et de l'intégration régionale en Afrique, il faudra instaurer des environnements plus favorables qui promeuvent des économies productives et inclusives.

Les gouvernements doivent aider à créer des écosystèmes entrepreneuriaux qui attirent les capitaux, encouragent le développement des entreprises, stimulent l'innovation nationale et favorisent l'adoption de technologies neutres en termes d'échelle et l'accès à ces technologies dans les chaînes d'approvisionnement agricoles.

De tels écosystèmes devraient comporter des éléments essentiels à leur succès, comme l'accès au financement, les infrastructures physiques et numériques, le soutien du gouvernement et du secteur public et la mise en valeur du capital humain.

L'adoption des technologies requiert un accès au financement pour la construction d'une infrastructure physique et numérique qui aidera les entreprises nationales à faire usage de ces technologies. La construction d'infrastructures numériques implique des investissements dans les zones rurales pour améliorer la connectivité, en commençant par une électricité abordable et fiable, des réseaux mobiles et une couverture à large bande permettant de remédier à la fracture numérique. L'accès aux capitaux – publics et privés – est également essentiel pour permettre aux jeunes entreprises technologiques situées dans les pays africains de créer des entreprises viables dans les chaînes d'approvisionnement agricoles.

Les décideurs politiques africains devraient considérer la numérisation comme une composante essentielle des stratégies de développement et formuler des visions à long terme concernant l'adoption de technologies agricoles.

Il s'agit notamment de réglementer l'utilisation des technologies, les flux de données, la concurrence et l'accès. Les incitations fiscales peuvent faciliter davantage l'accès aux technologies au niveau des marchés locaux, mais aussi stimuler l'innovation numérique et le développement des entreprises. La réduction des formalités administratives souvent lourdes, telles que le transfert de propriété, la création d'une entreprise et la délivrance de licences et de certificats d'exportation, peut également favoriser l'adoption des technologies et les échanges commerciaux.

En outre, des stratégies à long terme de mise en valeur du capital humain dans l'espace numérique sont fondamentales. Un enseignement portant sur les compétences numériques et l'innovation commence à être dispensé à l'école secondaire et à l'université, et ce, dans toute l'Afrique. Les programmes d'enseignement supérieur qui mettent l'accent sur l'interaction entre les technologies numériques, la finance, le commerce et l'agriculture, – ainsi que sur le développement des entreprises –, contribueront à fournir une main‑d'œuvre qualifiée et à développer la spécialisation et les connaissances nécessaires à l'élaboration de solutions locales innovantes et à la stimulation de l'esprit d'entreprise. De surcroît, des programmes de formation au numérique devraient être envisagés pour tous les acteurs de la chaîne d'approvisionnement agricole, notamment les agriculteurs, les commerçants, les agents des douanes et les organismes de réglementation.

Planifier pour l'avenir

Même si en Afrique certaines technologies en matière de transformation agricole et d'échanges commerciaux, sont inaccessibles à l'heure actuelle, il est primordial de commencer à développer des écosystèmes numériques qui aideront les futures générations d'agriculteurs et d'entrepreneurs à réussir et donneront au continent les moyens de saisir les opportunités qui s'offrent à lui.

 

 

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Mischa Tripoli est économiste, Division du commerce et des marchés, à l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO).

Credits

Header image of a wood biology lab in the Democratic Republic of the Congo - ©Axel Fassio/CIFOR via Flickr Creative Commons Attribution-NonCommercial-NoDerivs 2.0 Generic (CC BY-NC-ND 2.0) https://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.0/