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Juin 21, 2022

De nouveaux travaux de recherche de la Banque mondiale nous montrent comment rendre les chaînes de valeur mondiales plus résilientes

Cet article est inspiré d'une publication récente de la Banque mondiale rédigée par les auteurs et intitulée "Reshaping Global Value Chains in Light of Covid-19" (Refaçonner les chaînes de valeur mondiales à la lumière de la COVID‑19).

Au cours des 20 dernières années, la part des exportations mondiales des pays à revenu faible et intermédiaire a presque doublé pour s'établir à 30% et la population mondiale vivant dans l'extrême pauvreté a reculé de 36% à 9%. Ces développements spectaculaires du commerce, de la productivité et de la croissance économique ont été poussés par l'émergence des chaînes de valeur mondiales (CVM).

Les CVM ont également permis une division internationale du travail, améliorant l'efficacité et permettant des économies d'échelle. Les entreprises actives dans des pays à revenu faible et intermédiaire peuvent désormais fournir des biens intermédiaires aux réseaux de production mondiaux, en tirant profit des bases industrielles d'autres États. Elles peuvent également importer des biens, des technologies et des pratiques de gestion améliorées à moindre coûts et de meilleure qualité. Cela leur permet de croître plus rapidement et de créer des emplois de meilleur niveau et mieux rémunérés.

Enseignements tirés de la Covid‑19

Pendant la pandémie, la propension des CVM à transmettre les chocs d'un pays à un autre a été source de préoccupations croissantes alors que le commerce mondial a reculé de 8% en 2020, une chute similaire à celle de la Grande Récession de 2008‑2009. Par exemple, la rareté des microprocesseurs a eu des répercussions sur des secteurs comme la production de véhicules automobiles. Quand des entreprises des pays à revenu élevé ont soudainement annulé des commandes de vêtements, des usines de confection dans des pays comme le Bangladesh ont fermé, licenciant des milliers de travailleurs, des femmes pour la plupart.

La crise a également souligné les risques auxquels sont exposés les pays à revenu faible et intermédiaire qui dépendent du commerce pour accéder à des produits essentiels comme les médicaments et les produits alimentaires. Les restrictions à l'exportation appliquées aux équipements de protection individuelle essentiels, aux médicaments et aux vaccins ont alimenté le scepticisme quant au caractère équitable du commerce. Cela a aggravé les incertitudes croissantes concernant le rôle des CVM qui découlaient d'autres changements comme l'évolution du rôle de la Chine dans l'économie mondiale, les mesures politiques émergentes de lutte contre les changements climatiques et, plus récemment, les tensions géopolitiques émanant de la guerre en Ukraine. Nous sommes également davantage conscients que, sans politiques d'accompagnement appropriées, nous ne tirerons pas tous profit du commerce.

Les CVM concentrées sont particulièrement vulnérables lorsque des chocs touchent des maillons essentiels des réseaux de production et que les possibilités de trouver d'autres fournisseurs ou d'autres acheteurs sont limitées. Toutefois, la pandémie a également démontré que les CVM peuvent contribuer à maintenir les relations commerciales et permettre une reprise plus forte tirée par le commerce. Lorsque les coûts de l'établissement d'un réseau de fournisseurs sont élevés, les principales entreprises ont tendance à maintenir et à soutenir leurs relations existantes. Les CVM peuvent également propager la reprise d'une région du monde à d'autres. De fait, alors que le monde se remettait de la pandémie, le commerce a stimulé la croissance, rebondissant plus rapidement et fortement que n'importe quelle autre composante de la production mondiale.

Gestion des crises et de la reprise

Il ressort de travaux menés récemment à la Banque mondiale que le maintien et le renforcement du commerce atténuent les crises. Notre modèle économique montre que le fait de soutenir le commerce renforce la reprise tandis que les restrictions et la relocalisation de la production l'affaiblissent. Pendant et après une crise, tous les pays ont plus à gagner dans un monde mondialisé que dans un monde fragmenté.

D'après nos travaux, la création d'un environnement plus "hostile" aux CVM au moyen d'une relocalisation générale vers les pays à revenu élevé pourrait pousser jusqu'à 52 millions de personnes supplémentaires dans l'extrême pauvreté, dont 80% en Afrique subsaharienne. En revanche, la réduction des obstacles, la simplification des procédures et la facilitation des échanges améliorent la résilience aux chocs futurs et pourraient sortir près de 22 millions de personnes de la pauvreté d'ici à 2030 et améliorer les revenus des 40% les plus pauvres.

Les CVM doivent être renforcées, pas affaiblies. Il est nécessaire de protéger les petits exportateurs contre l'annulation soudaine de contrats, en particulier ceux qui ne sont pas ancrés profondément dans les réseaux commerciaux ou ceux se trouvant dans des pays dans lesquels les contrats sont peu détaillés et peu respectés. Les pouvoirs publics peuvent améliorer l'accès à l'information et au financement du commerce, renforcer les règles contractuelles et approfondir les relations avec des acheteurs et des vendeurs étrangers. Les partenaires de développement peuvent promouvoir la responsabilité sociale des entreprises parmi les acheteurs et encourager les principales entreprises des CVM à honorer les contrats pendant les crises.

En attendant, le changement climatique touche déjà le commerce dans les pays à revenu faible et intermédiaire. Ces derniers sont le plus touchés et le moins en mesure de supporter ses conséquences. Les phénomènes météorologiques extrêmes plus fréquents, la hausse des températures et la modification des niveaux de précipitations ont changé les avantages comparatifs classiques.

Les mesures politiques émergentes de lutte contre les changements climatiques auront des effets sur les exportateurs dans de nombreux pays. Dans le cadre du Pacte vert pour l'Europe, par exemple, les importations de charbon pourraient être réduites de près de deux tiers. Cela montre que la diversification est nécessaire dans les pays qui sont fortement tributaires des exportations de combustible fossile et du secteur manufacturier à forte intensité de carbone, de même que l'augmentation de l'investissement dans les CVM plus vertes.

Interventions en matière de politique

Les politiques visant à maintenir les flux commerciaux peuvent limiter les chocs mondiaux et permettre de les surmonter. Une crise n'est pas un bon moment pour ériger des obstacles au commerce car la nécessité d'importer pourrait augmenter et les exportations sont un important stabilisateur et une source d'emplois et de revenus. Les réformes de la politique commerciale, comme les réductions tarifaires, réduisent les coûts et améliorent la disponibilité des biens et services essentiels. Ainsi, elles contribuent à limiter les pressions inflationnistes, une fois encore avec des effets redistributifs positifs pour les ménages et les travailleurs les plus pauvres. Les réformes commerciales réduisent également la charge fiscale et administrative et soutiennent une éventuelle reprise économique et un renforcement de la résilience grâce à une diversification accrue des importations et des exportations.

Faciliter les échanges

Le fait de simplifier les procédures et de faciliter les échanges peut atténuer une crise. Rendre les opérations logistiques plus efficaces réduit également les perturbations dans les réseaux de distribution et les chaînes de valeur régionales et mondiales. La pression qui a pesé sur les chaînes d'approvisionnement mondiales lorsque la demande mondiale s'est redressée souligne que la numérisation est nécessaire pour renforcer la transparence, la flexibilité, la collaboration et la prise de décision plus rapide. Les plates‑formes numériques peuvent coordonner et prévoir la logistique dans les ports, comme les capacités de transport ferroviaire et routier avant l'arrivée des navires.

Accès au financement et respect des contrats

Les petits exportateurs qui ne sont pas profondément ancrés dans des réseaux avec les entreprises principales risquent davantage de subir des annulations de contrat en cas de crise. Lorsqu'il n'y a pas de soutien du réseau, le système financier et les pouvoirs publics constituent un filet de sécurité mais, dans les pays les plus pauvres, ceux‑ci peuvent ne pas avoir les moyens de jouer ce rôle. Par conséquent, les institutions internationales de développement pourraient envisager d'offrir une certaine forme d'assurance aux entreprises exposées dans les pays à faible revenu. Des réformes en matière d'exécution des contrats qui établissent clairement comment les risques seront répartis en cas d'imprévu seraient également bénéfiques.

Mieux cartographier la chaîne d'approvisionnement

De nombreuses perturbations de la chaîne d'approvisionnement découlent d'un manque de connaissance de la manière dont les CVM sont établies et de l'endroit où se situent les fournisseurs en amont de produits importants. Une cartographie améliorée et une meilleure information au sein des entreprises, appuyées par de meilleures techniques de gestion, peuvent aider. Les technologies numériques assurant une visibilité de bout en bout, ainsi que les mégadonnées et l'intelligence artificielle peuvent permettre d'identifier les faiblesses et de remédier à d'éventuels goulets d'étranglement le long de chaînes de valeur complexes. Les pouvoirs publics devraient prendre davantage conscience des interconnexions au sein de leur propre économie et avec les autres économies et améliorer les renseignements concernant les stocks de fournitures essentielles.

Améliorer la coordination et les disciplines

Comment éviter que les pays restreignent leurs exportations de produits médicaux essentiels, de vaccins et de produits alimentaires a été un défi majeur en matière de politique internationale découlant de la crise liée à la COVID‑19. Les économistes conviennent que les restrictions à l'exportation et les achats de précaution de produits essentiels par un petit nombre de pays clés peuvent donner lieu à des hausses de prix rapides et à de graves pénuries à d'autres endroits du monde. De telles mesures nécessitent une meilleure coordination, y compris une meilleure surveillance de l'état du marché concernant les produits stratégiques, des disciplines mondiales plus efficaces concernant le recours aux restrictions à l'exportation, ainsi qu'une ouverture des marchés d'importation pour assurer une plus grande certitude en matière d'accès.

Soutenir une croissance plus verte

Les pays à revenu faible et intermédiaire ont besoin de soutien pour s'adapter aux mesures commerciales qui sont mises en place pour réaliser les objectifs en matière de changement climatique. Ces mesures peuvent donner lieu à des difficultés, en particulier pour les exportateurs de produits à forte intensité de carbone, ainsi qu'à des possibilités de diversification en faveur de nouveaux produits reposant sur des technologies à faible émission de carbone. Les programmes de l'Aide pour le commerce peuvent être redéfinis et renforcés pour soutenir l'assistance technique et le renforcement des capacités dont les pays auront besoin pour identifier et exploiter efficacement les domaines de compétitivité en matière de carbone.

Les CVM ont contribué à rendre le monde plus prospère. Accroître leur efficacité rendra l'économie mondiale plus résiliente aux chocs futurs.

Avertissement

Les vues et opinions exprimées sur la plate forme Nouvelles du commerce pour le développement sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles du CIR.