Août 26, 2020

Les pays insulaires du Pacifique s'unissent pour améliorer la qualité des exportations

Les Ministres du commerce du Pacifique adoptent le premier cadre stratégique de la région sur l'infrastructure qualité.

Aux Fidji, elle est connue sous le nom de yaqona. Les Samoans l'appelle 'ava, tandis que, dans certaines régions du Vanuatu, on la désigne sous l'appellation de malok ou malogu. Le reste du monde la connaît sous le nom de "kava" – une boisson faite à partir de racines broyées de la plante Piper methysticum qui a des effets calmants et euphorisants.

Depuis des millénaires, le kava fait partie intégrante de la culture des îles du Pacifique, où il joue un rôle important dans la médecine traditionnelle et est consommé dans un contexte récréatif. C'est cependant sa réputation pour le traitement contre l'anxiété qui l'a rendu populaire en Europe: dans les années 1990, l'équivalent de 200 millions d'USD de kava séché était exporté par le Vanuatu vers l'Europe chaque année pour une utilisation dans l'industrie pharmaceutique.

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"Le kava était utilisé dans des comprimés et des élixirs qui pouvaient être commercialisés comme alternative aux médicaments synthétiques contre l'anxiété, qui, à la différence du kava, avaient des effets de dépendance", explique Mme Ruth Amos, Directrice par intérim du Bureau des normes du Vanuatu.

Cependant, les choses ont radicalement changé en 2001, quand 83 Européens sont décédés après avoir ingéré des comprimés de kava, en raison de leur toxicité pour le foie, ce qui a amené l'Union européenne (UE) à interdire les importations de kava pendant 15 ans.

"À l'époque de cette interdiction, les exportations de kava n'étaient réglementées par aucune loi. Aucun essai n'était effectué. Pour cette raison, la nécessité d'élaborer des dispositions législatives pour réglementer le marché s'est imposée", a dit Mme Amos.

En 2002, le Vanuatu a adopté la Loi sur le kava, qui établit les normes relatives au kava pour le marché intérieur et l'exportation.

"Nous avons commencé à faire des essais sur la qualité du kava dans un laboratoire au moyen d'outils très spécialisés. Cependant, leur étalonnage était coûteux, c'est pourquoi nous avons mis au point d'autres méthodes plus simples et pouvant être utilisées par les exportateurs si nous leur offrons une formation. De cette manière, ceux‑ci peuvent avoir des connaissances sur la qualité du kava séché qu'ils achètent auprès des agriculteurs", a dit Mme Amos.

Évolution de la situation ces 20 dernières années

Les dispositions législatives sur le kava, les essais en laboratoire et l'étalonnage des outils sont des aspects d'un système plus large connu sous le nom d'infrastructure qualité.

"L'infrastructure qualité comprend l'ensemble des politiques, des lois, des institutions et des services aidant les producteurs à prouver que leurs marchandises ou leurs services sont non seulement sûrs, mais également d'excellente qualité", explique M. Andrea Giacomelli, expert des questions commerciales au Secrétariat du Forum des îles du Pacifique.

"Normalement, une telle infrastructure implique d'élaborer et d'adopter des normes, et de disposer d'organismes pouvant certifier le respect de ces normes et d'entités chargées d'accréditer les organismes de certification; elle nécessite également des accords de reconnaissance mutuelle entre les pays ou les producteurs qui prévoient l'acceptation des normes et des pratiques d'accréditation".

M. Giacomelli indique que le développement de l'écosystème d'infrastructure qualité a été grandement déterminé par les exigences des consommateurs en matière de qualité ces 20 à 30 dernières années.

"Par exemple, il y a 20 ou 30 ans, lorsque vous exportiez des matières premières, tant que vous démontriez leur sécurité, vous pouviez obtenir un bon prix . Mais à mesure que les consommateurs sont devenus plus attentifs à la qualité (production biologique ou recours à des pratiques sûres et équitables), les pays exportateurs ont dû prendre cet élément en considération pour rester compétitifs", explique‑t‑il.

L'exemple du kava montre l'importance des normes de qualité: non seulement elles ont d'énormes avantages économiques, mais elles peuvent aussi sauver des vies.

En outre, s'agissant du Pacifique, le secteur du tourisme et les exportations de produits ajoutant de la valeur aux matières premières ont connu ces 20 dernières années une croissance spectaculaire – et par conséquent il est devenu encore plus essentiel de démontrer la qualité.

"Le tourisme constituant un service, ce secteur dépend fortement de la qualité. Afin de convaincre les touristes de choisir votre destination, vous voudrez leur montrer que votre hébergement satisfait à certains critères de qualité, que les activités qui leur sont proposées respectent les protocoles internationaux de sécurité et que vos aliments proviennent de sources locales afin de minimiser les effets néfastes sur l'environnement tout en soutenant les communautés locales", indique M. Giacomelli.

"La COVID‑19 ajoute une nouvelle dimension à la question de la qualité étant donné que, dans un contexte d'après‑pandémie, les personnes ne voyageront que dans les pays qui appliqueront des normes adéquates pour réduire le risque d'infection".

La région du Pacifique est aussi de plus en plus intégrée dans un réseau d'accords commerciaux régionaux et mondiaux, qui ne présentent réellement des avantages que si les normes sont harmonisées entre les partenaires commerciaux.

La question de l'infrastructure qualité n'est pas nouvelle pour la région du Pacifique. En 2005, un certain nombre d'études parrainées par le Secrétariat du Forum des îles du Pacifique avaient déjà noté les problèmes que rencontrait la région dans le développement d'une infrastructure qualité, et proposaient des formes de régionalisme pour remédier aux coûts prohibitifs liés à l'établissement de systèmes adaptés dans chaque pays.

"Établir un organisme de certification accrédité au niveau mondial pour chaque produit ou maintenir un laboratoire d'essai des produits reconnu mondialement, ou même d'un bureau des normes serait trop coûteux et inutile pour chaque pays", estime Mme Amos.

"C'est pourquoi il est important pour nous de collaborer et de développer un système régional d'infrastructure qualité", indique‑t‑elle.

Apprendre de la région des Caraïbes

Pour entamer le développement d'un système régional d'infrastructure qualité, le Secrétariat du Forum des îles du Pacifique a entrepris de faire mieux connaître l'importance de l'infrastructure qualité et de collecter des données pour mettre à jour les études diagnostiques menées en 2005.

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À la fin de 2019, il a aussi organisé un atelier régional auquel ont pris part des représentants de gouvernements et du secteur privé de l'ensemble de la région du Pacifique, ainsi que des pays donateurs et des organismes chargés de l'infrastructure qualité. Au cours de cet atelier, les participants ont élaboré une déclaration régionale sur la qualité et ont jeté les bases d'un cadre conceptuel à moyen terme comprenant une liste de priorités pour l'établissement d'un système régional d'infrastructure qualité.

"Le régionalisme n'est pas très développé dans le Pacifique, la plupart des pays n'ayant obtenu leur indépendance que dans les années 1980. C'est pourquoi le soutien enthousiaste exprimé par les participants de l'atelier en faveur d'une stratégie régionale de l'infrastructure qualité a été une agréable surprise", a dit M. Giacomelli.

Un des partenaires les plus favorables, selon M. Giacomelli, était l'organisme régional d'infrastructure qualité des Caraïbes, l'Organisation régionale des normes et de la qualité de la CARICOM (CROSQ).

"Dans les Caraïbes, qui comptent de nombreux petits États insulaires en développement, à l'instar du Pacifique, les travaux sur une infrastructure qualité au niveau régional ont débuté il y a environ 40 ans, raison pour laquelle ils sont bien plus avancés que nous‑mêmes dans le Pacifique. Nous suivons réellement leur exemple", a‑t‑il dit.

Le cadre conceptuel sur l'infrastructure qualité élaboré par le Forum des îles du Pacifique avec le soutien de la CROSQ et d'autres partenaires a été approuvé par les Ministres du commerce du Forum en février 2020, et est devenu le premier document stratégique de la région du Pacifique sur l'infrastructure qualité.

Un certain nombre de partenaires donateurs, y compris le Cadre intégré renforcé, se sont déjà engagés à soutenir la mise en œuvre du cadre, et davantage de partenaires devraient en faire de même ces prochains mois.

"J'espère que, à mesure que l'initiative du Pacifique sur l'infrastructure qualité se développera et que les pays membres prendront pleinement conscience de ses avantages pour le commerce et d'autres secteurs, ils finiront par décider de l'institutionnaliser et de la financer avec leurs propres ressources afin qu'elle devienne pleinement autonome", dit M. Giacomelli.

L'union fait la force

Pour Mme Amos, l'élaboration d'une plate‑forme régionale renforcera le sentiment de camaraderie dans la région.

"Il a fallu sept ans pour créer le Bureau des normes du Vanuatu car nous n'avions personne qui puisse nous guider ou répondre à nos questions. C'était très difficile. Un organisme régional d'infrastructure qualité peut être une plate‑forme permettant de partager des compétences et des connaissances afin que les pays qui envisagent d'établir leur propre bureau de normalisation puissent recevoir un soutien", estime‑t‑elle.

Elle y voit également l'occasion pour les pays du Pacifique de s'unir.

"Au lieu d'être en concurrence pour les exportations, en collaborant, nous unissons nos forces", dit‑elle.

Selon elle, cette collaboration s'est illustrée dans la manière dont la région a réagi à l'interdiction du kava imposée par l'UE.

"Plutôt que de laisser le Vanuatu gérer cette interdiction tout seul, les cinq pays du Pacifique exportateurs de kava se sont regroupés pour améliorer la qualité du kava dans l'intérêt de tous", explique‑t‑elle.

Grâce à cela, en 2017, l'UE a levé l'interdiction frappant le kava.

"Ces six dernières années, le Vanuatu a vu la valeur de ses exportations de kava multipliée par dix, et celle‑ci continue d'augmenter. Les quatre premiers mois de 2019, les exportations s'élevaient à 1 255 millions de vatu (10 millions d'USD), soit plus de la valeur totale pour 2016 et 2017", indique‑t‑elle.

"L'exemple du kava montre l'importance des normes de qualité: non seulement elles ont d'énormes avantages économiques, mais elles peuvent aussi sauver des vies".

Crédits

Header image of a kava ceremony in Fiji - ©Africa Renewal via Flickr Creative Commons Attribution-NonCommercial-ShareAlike 2.0 Generic (CC BY-NC-SA 2.0) license.

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